home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 06 - septembre 2013
Les Abysses : un scénario littéraire
 Joanna Griffe


Lorsqu’il puise dans la presse, ce n’est pas la restitution du fait réel qui intéresse Nico Papatakis, comme c’était le cas pour François Truffaut qui étayait ses sujets grâce aux articles Détective ; au contraire, c’est d’extraire et de pousser davantage la violence de ce drame. Le projet du film, séduit André Malraux, alors Ministre de la Culture, qui y retrouve un parti pris esthétique proche du sien : « [une] expérience dominée par l’artiste, recomposée par une « voix » qui extrait du réel l’essence de l’événement, manifestant par la maitrise de l’homme sur le monde » [2]. Les Abysses sont sélectionnées pour représenter la France au festival de Cannes de 1963. Le président de la Chambre syndicale de la Production cinématographique, Francis Cosne, proteste contre ce choix : bataille dans le monde du cinéma. D’un côté, des critiques et intellectuels tels que Jean Paul Sartre, Jacques Prévert, Simone de Beauvoir, Jean Genet, André Breton montent aux créneaux pour défendre le film et le choix d’André Malraux, dans des articles où ils invitent à « user et abuser de [leurs] noms pour la publicité des Abysses » [3]. De l’autre, l’extrême violence du film est contestée à grands cris. Les Abysses multiplient les scènes agressives, criardes et abondent d’injures bien corsées, ce que relève un journaliste indigné au cours de l’interview filmée donnée à Cannes le lendemain de la projection en 1963. Nico Papatakis répond qu’il s’attendait à « choquer les gens » en réalisant un « film violent, inhabituel qui l’engageait [lui] et l’auteur. » [4]
En tant qu’homme engagé politiquement contre la violence et la répression des dictatures, contre l’asservissement et l’avilissement des peuples soumis, Nico Papatakis est partisan d’un cinéma engagé, fait pour heurter plus que pour émouvoir le public. Selon le réalisateur, il ne suffit plus de toucher pour faire réagir. C’est pourquoi, dans l’affaire Papin, il décide de privilégier le « thème de la révolte et de l’humiliation » [5], porté dans les années 60 par le contexte de la guerre d’Algérie. Dans Hiroshima, mon amour, d’Alain Resnais sorti en 1959, dont le scénario est écrit par Marguerite Duras, Emmanuelle Riva a cette réplique : « C’est un film sur la paix. Qu’est- ce que tu veux qu’on tourne à Hiroshima, sinon un film sur la paix ? ». Dans Les Abysses, c’est l’inverse : que tourner d’autre dans une propriété viticole bourgeoise et craquelée du bordelais, sinon un film sur la guerre ? De plus, par « film inhabituel », outre le lien au conflit franco-algérien, très controversé à l’époque, le réalisateur entend « anticonformisme ». Robert Benayoun, journaliste pour « France Observateur », écrit à la sortie du film : « A l’heure où le raisonnable et le désinvolte, le compassé ou l’opportun marquent pour notre intense lassitude le cinéma français, il est inattendu de voir un jeune metteur en scène aller contre la mode, contre les pièges divers de la séduction et faire un film exaspéré et démentiel, un film de pure provocation comme Les Abysses. [6]




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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