home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 06 - septembre 2013
Les Abysses : un scénario littéraire
 Joanna Griffe


Dans une interview filmée de 1967 pour l’émission « Cinéma vif », Nico Papatakis revient sur son film, et se positionne pour un cinéma « anti-Godard » [7]. Aux films de la Nouvelle Vague, il reproche de dénaturer le cinéma par le recours à la spontanéité. Nico Papatakis est contre cette notion de « spontanéité ». Le traitement du thème doit passer par la métamorphose produite par la caméra. La vérité énoncée doit être grimée par et pour le cinéma. Dans cette perspective, Nico Papatakis établit un rapport entre le cinéma et la tragédie grecque antique : tous deux donnent à voir une réalité déformée, qui, pourtant, puise toute sa puissance cathartique dans une mise en scène élaborée et codée. Pour le lui, le cinéma ne s’improvise pas. Il est partisan d’un cinéma artificiel, d’un art maitrisé. La caméra comme un acteur, a besoin d’être dirigée, orientée, elle devient alors un instrument précieux au service du sujet du film. Il le veut enfermé dans « un carcan »[9], comme Jean Vauthier rêve d’un « texte de théâtre comme partition » [10].
Pourquoi Jean Vauthier ? Comme nous l’avons souligné, Nico Papatakis a d’abord dans l’idée d’adapter la pièce de son ami Jean Genet au cinéma. Dans sa lettre à Jean Vauthier, datée du 14 décembre 1963, Bernard Freshtman, traducteur des œuvres de Jean Genet en langue anglaise, nous renseigne sur des points essentiels de la genèse de l’œuvre : suite au refus d’adaptation des Bonnes, Nico Papatakis s’est tourné vers Jean Vauthier après lecture de son théâtre. Il y a bien une volonté du réalisateur d’opter pour le genre théâtral. Pour Jean Vauthier, qui a été encouragé par Bernard Freshtman pour que ce dernier accepte le projet de Nico Papatakis, ce film permettrait de sortir « de la bataille du théâtre dit d’avant-garde » [11] en tentant une nouvelle expérience. Dans l’article « Ma Plongée dans les abysses », du 16 mai 1963, adressé aux Nouvelles Littéraires, dans lequel il retrace la genèse du film, depuis la commande du scénario jusqu’au début du tournage, Jean Vauthier revient sur les premières entrevues consacrées à l’échange d’ « idées générales sur l’esthétique du cinéma et [leurs] vues se rencontraient parfaitement. » [12]. Les Abysses dépassent le stade de reconstitution du crime des sœurs Papin et même de l’adaptation des Bonnes sur un grand écran, pour devenir une réécriture à part entière du fait divers. Or, c’est un dramaturge qui se voit confier le scénario : tout un programme, que Jean Vauthier décrit dans son article. « En janvier et février, je tins à rencontrer Nico souvent le soir, afin de trouver accord sur les données de bases du futur film. (...) les plus nombreux de ces rendez-vous furent consacrés à parler du scénario, présentement du canevas. » La volonté, qui sous-tend cette réécriture du crime des sœurs Papin, journaux à l’appui, est bien de montrer les ravages de la révolte comprimée des êtres disqualifiés par la société. Cependant, le crime en lui-même, dans sa cruauté, son aberration et son aspect sadique est totalement occulté. Toute la violence du film vient du parti pris concernant le paroxysme de l’œuvre, qui tire les personnages hors d’eux-mêmes et rythme l’action crescendo jusqu’à l’explosion du drame. L’intention est moins de traiter un phénomène social que de toucher à « l’absolutisme de la tragédie » [13] cher à Nico Papatakis mais aussi à Jean Vauthier, fervent admirateur de l’œuvre de Sénèque dont le théâtre abonde de monstruosités sublimes. Le 19 avril 1963, parait dans Le Monde un chassé-croisé de critiques élogieuses de Jacques Prévert, Jean Genet, André Breton, Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre rassemblées sous le titre de l’article suivant : « Le cinéma nous donne sa première tragédie : Les Abysses » [14]. « Furies : déesses infernales qui tourmentent les méchants », écrit Jacques Prévert sous le charme. « Eros et l’instinct de mort - couple indissoluble - en butte à une tension sociale telle que ces deux machines se rechargent l’une l’autre jusqu’à l’incandescence » commente André Breton. Du genre noble, ce film coup de poing a conservé la structure et le déroulement de l’intrigue. Si la subdivision en actes n’est pas marquée, il n’en reste pas moins que la charpente de l’action repose sur trois mouvements bien distincts. Actes I, de la séquence 1 à 27 : le rideau se lève sur les sœurs, leurs tourments, leurs jeux, leurs concertations, leurs disputes, leur violence ; acte II, de la séquence 28 à 45 : la confrontation à la famille des propriétaires ; acte III, de la séquence 46 à 63 : le dénouement. L’intrigue est menée avec une inflexible rigueur, dans un rythme tour à tour brisé et bondissant. Mais, comme son titre l’annonce, elle progresse de manière inéluctable, irrésistible vers le précipice, le fatum de la tragédie. C’est moins l’histoire terrible de la famille Lancelin1 qui est montrée, que son ombre inquiétante. Nico Papatakis est partisan de masquer le discours, à la manière des masques de la tragédie grecque qui déformaient les personnages en les magnifiant en même temps. Ainsi, le récit va être grimé. Noms et lieux sont modifiés. Les éléments que Jean Vauthier retient dans les versions du fait divers dont il dispose, viennent servir une intrigue totalement différente de la réalité. Le rideau s’ouvre sur le décor d’une propriété viticole du bordelais. Deux bonnes sales et oisives arpentent la demeure. Elles ne sont plus payées depuis trois ans par les Lapeyre, une famille de la bourgeoisie de campagne au bord de la faillite, qui n’a pas d’autre alternative que de vendre son domaine. Mais la fille de Monsieur, Geneviève, a fait donation des communs aux domestiques, et celles-ci refusent de partir.
A partir du fait divers, sur lequel il a été renseigné par les documents mis à sa disposition par Nico Papatakis, Jean Vauthier a joué sur le caractère particulier du duo des sœurs Papin. Il met en scène un couple à la hauteur de ceux qui s’adorent et se déchirent dans son théâtre. L’ainée des deux sœurs, Michèle, a une emprise affective sur sa cadette. Ce rapport d’autorité attesté entre les sœurs Papin a été pris en compte dans le verdict du procès. Jean Vauthier, qui met en scène dans ses pièces des personnages de créateurs empêchés, opte pour un duo de destructrices entravées.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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