home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 06 - septembre 2013
Les Abysses : un scénario littéraire
 Joanna Griffe


La fin des enregistrements ne sonne pas la fin du scénario. Il ne s’agit que d’une étape vers la véritable création. S’il avait suffi de recopier, le scénario n’aurait pas eu la portée qui nous retient. Alors que les enregistrements sont terminés, Jean Vauthier réalise que, dans le projet dans lequel il s’est engagé, il existe deux pôles de création et que celui le concernant n’est que la partie immergée de l’iceberg. Il lui a été demandé de « tout définir de ce qui serait pris en charge plus tard par un autre art qui se passe de l’expression écrite et qui tape de plein fouet sur la sensibilité par le moyen de l’image et du son » [43]. La phase de l’enregistrement lui ayant donnée « la suggestion auditive », la fluidité du court de l’action cinématographique, il réécrit avec cette base l’intégralité du scénario, à la main cette fois. En imposant son style écrit, décliné en pas moins de quatre polices d’écriture, chargé de poésie, débordant de métaphores et d’humour. Un scénario au second degré en quelque sorte, un « univers romanesque autonome » pour reprendre l’expression de Robert Abirached [44]. Dans son texte, l’auteur reste fidèle à son théâtre et y incorpore le système dramaturgique propre au cinéma. Il ne s’agit pas de superposer le découpage technique du film au scénario. En insistant sur les déplacements de la caméra, il fait bien plus que consigner ses mouvements : il la fait intervenir comme un personnage à par entière. Il lui donne un rôle à jouer. Si le projet de départ pour le film, à savoir, l’adaptation cinématographique de la pièce des Bonnes de Genet avait abouti, Nico Papatakis aurait eu à résoudre le problème de la transposition au cinéma de l’espace clos de la scène et des systèmes de représentation du genre théâtral. Or, écrit par Jean Vauthier, encouragé à « tout prendre en charge » [45], le scénario des Abysses prend l’ampleur d’une œuvre romanesque, qui doit sa richesse à tous les systèmes dramaturgiques dont elle est enrichie : théâtre, scénario de cinéma, roman.
Il y a dès le début du projet des Abysses une volonté de théâtralisation du film. Cependant, il ne s’agit pas d’un théâtre filmé, même si la caméra tourne autour de la scène du drame comme un témoin invisible : il y a création d’un scénario pour le film. La frontière entre les deux domaines artistiques du théâtre et du cinéma est ténue. Elle l’est d’autant plus dans le support scénaristique qui se donne à lire comme on peut lire le théâtre. Les années cinquante ont vu s’ériger les pièces de Jean Vauthier en modèle du théâtre anti-conventionnel [46]. Elles mettent en jeu la totalité des éléments de la représentation théâtrale : les correspondances entre le corps, le discours, l’espace, la temporalité et les bruits [47]. Dans Les Abysses l’auteur va encore plus loin, en ajoutant à son écriture les techniques héritées du genre cinématographique : gros plan, discontinuité,... Autant de nouveaux modes de perception induits par le cinéma que Jean Vauthier intègre. La vision du cinéma a durablement infléchi le théâtre et le roman du XXème siècle, en augmentant l’attirail de l’imaginaire. Or, dans Les Abysses, film « ultra-cinématographique », la parole crée à partir des modes de représentation de plusieurs domaines artistiques à la fois. En cela, Jean Vauthier répond à la définition du chef d’œuvre, que Nico Papatakis donne au cours de l’émission « Cinéma Vif », en 1967 : « Le cinéma qu’est ce que c’est ? Ce n’est strictement RIEN. Dans la mesure où, encore une fois, on ne lui donne pas une discipline, on ne lui donne pas de la rigueur, si dans la mesure où on ne le rapproche pas des problèmes de l’art dramatique : le cinéma n’est RIEN, (bis). Il en est encore à ses balbutiements. (...). Pour qu’un chef d’œuvre soit un chef d’œuvre, ça part d’une discipline, ça part d’une rigueur, ça part de certaines règles d’un art ». Pour le projet du film de Nico Papatakis, Jean Vauthier se contraint à prendre en charge toute les écritures : romanesque, théâtrale et même cinématographique, et à les fondre ensemble dans cette somme surprenante. Les rigueurs des disciplines artistiques multiples que s’impose Jean Vauthier contribuent au foisonnement de figures poétiques diverses, qui accolées les unes aux autres dans la suite du récit, donnent au texte toute sa profondeur. Œuvre totale, à mi-chemin entre le théâtre et le cinéma, ce scénario reste un texte d’une beauté insolite. Depuis le projet original du réalisateur, jusqu’au travail titanesque du scénariste, Les Abysses est fruit d’une démarche dialectique et d’une estime mutuelle entre les deux arts, comme le formule si bien cette Réflexion objective d’une toute petite caméra : « plus tard à Paris en voyant Les Abysses, je veux que grâce à moi on applaudisse et le metteur en scène et l’auteur, et qu’enfin on dise : « Cette caméra... elle se débrouillait bien. » ». [48]




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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