home  Lignes de fuites  Hors-série 4 - Janvier 2014
Rembobinages

La préface écrite par Michel Guérin à l’ouvrage "Les Limites de l’œuvre" ouvre une voie pour questionner une définition, une bordure de(s) art(s). Norbet Hillaire propose une pérégrination travers des fragments de textes qui résonnent avec cette préface. Un texte en appelant un autre, comme un complément ou un autre regard, comme une exégèse ou un contre-point, le texte inaugural, celui de la préface des "Limites de l’œuvre", déborde alors de son cadre et perd ses limites.

 Norbert Hillaire


Sans doute, comme en témoigne le texte argument du colloque Les limites de l’œuvre, la question des limites est-elle une invitation à penser permanente. Et, en effet, depuis ce colloque, ces questions n’ont pas cessé de revenir avec insistance sur la scène de l’art contemporain et dans la réflexion théorique qu’il entretient dans son sillage. Elles sont devenues comme le motif récurrent de ses œuvres, en même temps qu’elles n’en finissent pas de nourrir les échanges de plus en plus complexes et diversifiés qui ont lieu entre théories et pratiques artistiques.

« Jamais peut-être on n’a déployé autant d’efforts pour tenter de définir l’œuvre, que depuis qu’elle n’est plus inscrite d’office dans une sémantique de la révélation, ni repérable au bout d’une logique de la transgression : il ne va pas de soi en effet qu’elle déclare la vérité et il n’est pas évident qu’elle puisse exciper des ressources de sa forme pour contester le fait accompli du monde comme il va.
Outre que la notion d’œuvre subit peut-être le discrédit qui frappe l’esthétique, il faut admettre que sa phénoménologie traditionnelle - l’évidence énigmatique d’un unum per se - se trouve battue en brèche, et depuis longtemps, par des modes d’existence qui démolissent sa consistance propre. Il s’agit non seulement des effets en chaîne de la reproductibilité technique et de toutes sortes de métissages (en gros, le multimedia), mais encore de l’extension, apparemment sans limites, des ressources techno-matériologiques et surtout conceptuelles et sociétales dont l’art s’est emparé, rendant poreuses, pour ne pas dire caduques, frontières et définitions. L’œuvre est moins subversive qu’indéfinie, comme si elle organisait son aporie et assumait son indétermination en jouant de son propre débordement.
Si elle ne s’identifie plus à une chose d’une espèce singulière, promise à la durabilité et à la reconnaissance par le jeu des réceptions et des interprétations, de quelle valeur, autre que marchande, l’œuvre peut-elle témoigner ? Comment, à quoi, dans quelles conditions identifions-nous une œuvre ? Quelles relations celle-ci noue-t-elle avec l’existence, les institutions, le droit, la mémoire et le temps ? Le parti pris d’actualité extrême d’un grand nombre de réalisations vaut-il renonciation à toute vie transhistorique ? L’art ne montrerait-il pas les symptômes du « présentisme » propre à notre époque ? Jusqu’à quel point l’œuvre peut-elle tolérer la contamination du monde de la communication et de la publicité ? Comment les différents arts (ceux, surtout, qui proviennent du « système » moderne des « beaux-arts ») vivent-ils aujourd’hui leur voisinage ? Dans quelle mesure leurs expériences poïétiques et leurs productions méthodologiques et théoriques sont-elles comparables ? Entendent-ils les mêmes choses sous les mêmes mots ? L’art post-métaphysique ne renonçant pas à la théorie, où, comment, pour quoi et par qui celle-ci se construit-elle ? Telles sont quelques unes des questions que ce colloque se propose d’élaborer en croisant les points de vue. » [1]

Les notes qui suivent proposent moins une nouvelle approche de ces questions, qu’une extension du livre issu du colloque Les limites de l’œuvre, mais dans une forme inédite : celle d’une pérégrination à travers divers fragments de textes (et d’abord ce remarquable argument que nous avons ci-après repris en le fragmentant). Textes qui viendraient en écho à certaines propositions de Michel Guérin, formulées dans le cadre de ce colloque ou ailleurs. Elles procèdent, si l’on veut, d’un jeu de miroirs (entre modernité et contemporanéité) qui vient prolonger ces rencontres ; car, si le livre des actes apporte des réponses argumentées et savantes, la question des limites est si difficile qu’elle exige le tracé de lignes de fuite en direction du passé (ou de nouvelles mises en perspective de ce que nous croyons trop bien connaître sous le nom de Modernité), comme des mises en résonance fragiles, ou des mises en écho lointaines - que je propose ici à travers le rembobinage de quelques textes d’auteurs, ou le montage de textes que j’ai repris de mes propres travaux en cours, tantôt rédigés à propos des expériences artistiques que je réalise sous le nom de photomobiles, en particulier dans la série lignes de fuite (2012), au moyen de mon Iphone, tantôt dans la perspective d’un livre à venir.
Les passages en force du « réel » dans l’art, symptôme majeur de l’art contemporain ont leurs précédents dans l’âge moderne : à travers quelques mots clés (« épiphanie », « forme », « montage », « débordement », « multimédia »), ce sont ces va-et-vient entre théorie et pratique, entre moderne et contemporain, que l’on se propose ici d’explorer à rebours, comme si l’on rembobinait un film.
A la fin, ces réfléchissements spéculaires au travers de miroirs plus ou moins savants ou déformants (parce qu’ils savent ou espèrent qu’on les regarde, comme dit Cocteau), on pourrait craindre un jeu à somme nulle, le jeu d’une réflexion qui, trop loin de tout « affirmationnisme » ou certitude tranchée, risquerait de se fourvoyer dans les platitudes de l’indéterminé, du relativisme, du « présentisme », de « l’indéfini », comme dit Michel Guérin.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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