home  Lignes de fuites  Hors-série 4 - Janvier 2014
Rembobinages

La préface écrite par Michel Guérin à l’ouvrage "Les Limites de l’œuvre" ouvre une voie pour questionner une définition, une bordure de(s) art(s). Norbet Hillaire propose une pérégrination travers des fragments de textes qui résonnent avec cette préface. Un texte en appelant un autre, comme un complément ou un autre regard, comme une exégèse ou un contre-point, le texte inaugural, celui de la préface des "Limites de l’œuvre", déborde alors de son cadre et perd ses limites.

 Norbert Hillaire

Un nouvel absolu

Peut-être faudrait-il alors se laisser porter par la vague numérique infinie et ses nouveaux dispositifs de « désubjectivation », plutôt que de chercher à leur résister : il s’agirait finalement de se laisser surprendre par le mouvement et la vitesse asynchrones de ces divers mobiles, de laisser ce temps qui nous échappe s’ouvrir sur lui-même dans le prisme de ces appareils (mais cela exige de se demander encore, avec Jean-Louis Déotte, ce qu’est au juste un appareil, comme on l’a fait pour le dispositif). Comme si la fameuse convergence des médias et la puissance de synchronisation mondiale des images et des opinions qui la soutient (et qui conduit à un écrasement du temps sous les formes du direct, du live, du temps réel), produisait en retour, en forme de contrepoison, une formidable puissance de divergence artistique et esthétique, d’ouverture de l’œuvre d’art vers des régimes spatiotemporels infiniment divers. Vers un renouvellement complet des formes qui pensent.
On ne craindrait plus alors les écueils du solipsisme soulignés plus haut, et avec Flaubert, on pourrait dire encore une fois (en forme d’épiphanie du moderne dans le contemporain) :
« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. [...] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. » [17]

Et ce serait là, contre les excès du connexionnisme généralisé et du relativisme esthétique (ou du relationnisme esthétique), œuvrer encore à la recherche d’un nouvel absolu, (non pas un absolu du style épuré de l’existence et de la chair, mais au contraire traversé par elles, par le vivant même, par le jeu inépuisable du je et du nous).

NOTES

[1] Michel Guérin, « Préface », in Michel Guérin et Pascal Navarro, Les Limites de l’œuvre, Aix-en-Provence, PUP, 2007
[2] Paul Valéry, Fragments des mémoires d’un poème, in Œuvres 1, Paris, Pléiade,1937
[3] Valéry, alors étudiant à Montpellier, à Mallarmé, le 18 avril 1891
[4] Catherine Perret, « Politique de l’archive et rhétorique des images », in Critique, n°759-760 : « A quoi pense contemporain ? »
[5] Paolo D’Iorio, Le Voyage de Nietzsche à Sorrente, CNRS éditions, 2012, p.157 sqq.
[6] «  Glockenspiel Abends in Genua - wehm¸tig schauerlich kindisch. Plato : nichts Sterbliches ist grossen Ernstes w¸rdig », Nietzsche, Carnet N II 2, p. 4, cité par Paolo d’Iorio, « cLes cloches du nihilisme et l’éternel retour du même », publication électronique : http://www.hypernietzsche.org/files/pdiorio-5,1/nihilisme.html
[7] Paolo D’Iorio, Le Voyage de Nietzsche à Sorrente, op.cit., p.157
[8] James Joyce, Stephen héro, New-York, New direction, 1944, p.211.
[9] Thomas d’Aquin, cité par Joyce, in Paolo D’Iorio, Le Voyage de Nietzsche à Sorrente, op.cit.
[10] Pascal Rousse, « S M Eisenstein : quelle dialectique ? » Communication donnée à la journée d’études S. M. Eisenstein. Histoire, Généalogie, Montage à l’INHA, le 28 mai 2011. Repris dans @phorismes, http://proussegalibi.wordpress.com/
[11] Italo Calvino, Leçons américaines, aide mémoire pour le prochain millénaire, Paris, Gallimard, 1991
[12] Daniel Bougnoux, « Lieux d’être », in Œuvre et Lieu (dir. Norbert Hillaire et Anne-Marie Charbonneaux), Paris, Flammarion, 2002
[13] Augustin Berque, « L’Art et la terre sous le ciel »l, in Ecosystèmes du monde de l’art, hors série Art Press, direction Christophe Khim, Norbert Hillaire, Catherine Millet, 2001
[14] Paul Valéry, Fragments des mémoires d’un poème, op.cit [15] Roy Lichtenstein, « Qu’est-ce que le pop art ? », entretien avec Gene R. Swenson, 1963, in Roy Lichtenstein, Ce que je crée, c’est de la forme. Entretiens, 1963-1997, trad. Jean-François Cornu et Micha Schischke, Paris, Editions du Centre Pompidou, 2013.
[16] Camille Morineau, « Lichtenstein au centre Pompidou », in Art Press, septembre 2013
[17] Flaubert, Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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