home  Lignes de fuites  Hors-série 4 - Janvier 2014
Décisionisme poïétique. Sur la genèse de "La monnaie vivante" (Klossowski-Zucca)

En réponse à la place octroyée à la « décision » dans le processus de création artistique telle qu’elle apparaît dans "Qu’est-ce qu’une œuvre ?", l’auteur propose de substituer la notion plus large de décisionnisme. Il suivra alors ses traces et ses effets en enquêtant sur la généalogie d’une œuvre inclassable de Klossowski, entre littérature, philosophie, économie et photographie : "La monnaie vivante".

 Walter Seitter


Dans Qu’est-ce qu’une œuvre ?, Michel Guérin souligne le rôle déterminant de la décision dans le procès de la création [1]. Il va jusqu’à définir l’œuvre en son essence comme une « nécessité voulue » [2].
C’est donc lui que je dois d’abord ici saluer dès le seuil, avant de le suivre dans son intuition, et d’y répondre en tirant mon propre fil.
J’utiliserais plus volontiers le terme de „décisionisme“, issu des sciences juridiques, politiques et morales : le terme souligne que les processus en œuvre dans ces domaines respectifs ne peuvent pas s’expliquer entièrement par des raisons argumentatives [3]. Et j’aurais envie de transférer ce concept dans le domaine de la production théorique et esthétique, affermi par le sentiment d’être, dans le sillage de Michel, en bonne compagnie.
Je voudrais ici en suivre les accents et les ressorts, par l’étude génétique d’un texte peu connu de Pierre Klossowski et Pierre Zucca, paru en 1970 : La monnaie vivante.

En 1969, Pierre Klossowski (1905-2001) publiait le volumineux livre Nietzsche et le cercle vicieux (Paris, 1969) (dédié à Gilles Deleuze).
En même temps, il travaillait déjà à une autre œuvre qui devait sortir en 1970 et porter le titre énigmatique de La monnaie vivante.
Livre très différent : ni œuvre littéraire comme Klossowski en avait déjà écrites plusieurs, ni travail théorique comme celui sur Nietzsche. Mais un format très grand, dont la couverture rigide et brillante, couleur lila, est illustrée de deux images photographiques : la vue rapprochée d’un étrange couple et un médaillon montrant un soldat romain (une femme-soldat romaine ?).
Autre particularité : les deux noms d’auteur sur la couverture, Pierre Zucca (1943-1995) apparaissant aux côtés de Klossowski. À cette époque, Pierre Zucca était un jeune cameraman qui avait déjà travaillé sur 10 films et en avait mis un en scène. Il est l’auteur des photographies qui constituent plus de la moitié du contenu du livre, tandis que le texte écrit par Pierre Klossowski occupe un tiers du volume (le reste étant dévolu à quelques dessins de Klossowski).
Les échos que le livre a suscités concernent surtout sur le côté textuel et moins l’aspect visuel du livre. La « nature double » de l’œuvre ne fut guère aperçue. Peut-être parce qu’en 1970, Pierre Klossowski était connu comme auteur de livres et qu’on pouvait dès lors rattacher ce dernier texte à plusieurs opus précédents - notamment à ceux sur Sade (qui jouent aussi un rôle important dans ce nouveau livre). Klossowski n’était pas tellement connu comme dessinateur. Dans les dessins et dans certaines photos, on aurait pu toutefois reconnaître quelques motifs qui se trouvent déjà dans Les lois de l’hospitalité - notamment les scènes des « barres parallèles ». La monnaie vivante est presque le dernier écrit de Pierre Klossowski. Elle inaugure une nouvelle phase dans son œuvre : le passage à la création d’images.
En Allemagne, c’est encore le texte qui a intéressé quelques éditeurs, quelques traducteurs, quelques lecteurs. Intérêt qui cependant ne pouvait se départir du sentiment que le livre serait un peu obscur, presqu’illisible.
Essayons cependant un résumé modeste :
Une courte préface relaye un jugement commun sur les „ravages“ que le système industriel aurait provoqués dans la vie affective et morale des gens. On y trouve ainsi une comparaison entre économie moderne et efficace d’une part et économie prémoderne qui produit des objets d’usage durable, objets de religion et d’art. Klossowski y rappelle encore les conditions psychiques nécessaires à ces deux modes de production : pulsions réduites aux besoins pour le moderne, pulsions polymorphes-perverses pour le prémoderne. S’ensuit l’esquisse d’une anthropologie psychologique où l’unité individuelle, comprise comme « suppôt » des besoins, cherche à s’imposer contre le jeu des pulsions. À l’entrée des temps modernes, le Marquis de Sade et Charles Fourier auraient programmé l’expropriation des individus et la mise en commun de tous les biens afin de surmonter le régime des besoins : pour Sade, le projet de sociétés secrètes révèlent les effets meurtriers provoqués par la disposition violente des uns contre les autres ; chez Fourier, le programme d’une harmonie réglée entre toutes les passions inclut l’organisation collective des jeux et des luttes.
Klossowski recourt à plusieurs reprises à l’idée théologique d’un propriétaire, dissipateur souverain, comme archétype d’acquisition de souveraineté. Le contre-paradigme, c’est l’argent comme médium pour la communication réduite entre l’homme et l’objet, et entre les hommes. Car, de fait, l’argent comme médium domine à la fois dans l’économie industrielle et dans la société secrète de Sade.
Mais alors, au 20ième siècle, l’“utopie“ fouriériste ne pourrait-elle devenir réalisable par une sorte de « conversion » élémentaire ? Une conversion élémentaire qui pourrait prendre deux formes :
- La balance ou le compromis entre « perversion intérieure » (desserrement de l’unité individuelle en faveur du jeu des pulsions) et « perversion extérieure » (maintien des besoins en objets).
- La réforme de la monnaie traditionnelle que les beaux corps humains pourraient remplacer, comme nouvel argent (version radicale) ou comme nouvel étalon or (version modérée).

Ces quelques lignes résument les trente pages du texte écrit par Pierre Klossowski dans le style serrée qui est le sien.
Dans ce traité très dense, chaque passage porte sur un thème précis, avant la rupture et le commencement d’une autre thématique ou bien la récurrence d’un thème abordé antérieurement. Ainsi le texte dessine t-il plusieurs cercles qui se recoupent, qui se touchent - et qui présentent des sujets aussi divers que le système industriel, la psychologie, l’érotisme, l’argent, Sade, Fourier. Tout cela dans un langage un peu démodé, avec des expressions quelque fois bizarres - langage qui attire et qui repousse en même temps.
Or on sait que l’écriture de Klossowski a toujours eu un caractère raide. Ses romans parlent en dialogues et en monologues, la langue latine l’emporte souvent sur la langue française, et la scolastique semble primer sur le style fluide du roman du 19ième siècle. Le texte dont je parle ici a aussi ses maniérismes et ses idiosyncrasies qui en rendent la lecture difficile.
L’auteur de 1970 ne pouvait pas ignorer ces obstacles intrinsèques. Pour autant, il tenait à rendre son texte accessible au public. Quelques mois avant la sortie du livre, il publiait le texte voisin « Sade et Fourier » dans Topique. Revue Freudienne 4-5, Libération instinctuelle, libération politique. Contribution fouriériste à Marcuse (Octobre 1970). Le titre de la revue indique assez bien le moment politique qui avait excité Klossowski : mai 68.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr