home  Lignes de fuites  Hors-série 4 - Janvier 2014
Décisionisme poïétique. Sur la genèse de "La monnaie vivante" (Klossowski-Zucca)

En réponse à la place octroyée à la « décision » dans le processus de création artistique telle qu’elle apparaît dans "Qu’est-ce qu’une œuvre ?", l’auteur propose de substituer la notion plus large de décisionnisme. Il suivra alors ses traces et ses effets en enquêtant sur la généalogie d’une œuvre inclassable de Klossowski, entre littérature, philosophie, économie et photographie : "La monnaie vivante".

 Walter Seitter


Dans les années 2012 et 2013, j’ai visité la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (Paris) où tous les papiers légués de Pierre Klossowski sont conservés. 600 feuillets se référent à La monnaie vivante. Il s’agit de manuscrits (de la main de Klossowski) ou de tapuscrits partiellement corrigés par sa main. La plupart des notations correspond exactement au texte édité. Mais une partie considérable - à peu près un quart - contient des passages qu’on ne trouve pas dans le livre. Tous les feuillets semblent dater de l’année 1969.
Les passages qui ne furent pas conservés dans le livre contiennent d’une part des explications plus détaillées des thèses psychologiques et économiques, d’autre part ils les situent clairement dans un horizon historique, anthropologique, et même théologique. Si le livre que nous connaissons a composé, « comprimé » ses thèses d’une manière serrée, les ébauches conservées indiquent un projet plus grand.
J’en veux pour preuve ces quelques citations prises dans ces papiers légués :

« Bien qu’à l’époque de Sade, l’économie en soit une de transition entre la propriété foncière, la manufacture et la ploutocratie, préludant à l’industrie naissante - ce n’est pas par hasard que Sade donne dans ses descriptions des divers comportements pervers comme une anticipation de ce qui est sous-jacent à l’industrialisme moderne : la mercantilisation de l’émotion voluptueuse, l’érotisation de la marchandise L’industrie serait un agent de neutralisation du sensible dans la mesure où elle absorbe les forces pulsionnelles dans la fabrication d’objets instrumentaux, usiniers, ustensilaires... » (250)

[Concernant Fourier :] « si l’expropriation mutuelle des êtres doit être au bénéfice des passions perverses, elle est inscrite dans le projet même d’un Dieu créateur du psychique et du physique, donc le projet doit s’effectuer sur le plan des échanges... Sade a entièrement ignoré (en tant que produit lui-même d’une société propriétariste) - le rapport du phénomène fondamental, de l’échange - auquel il réagit négativement par une incommunicabilité absolue. L’incommunicabilité absolue - soit la monstruosité inintelligible - Sade la compense du fait même qu’il décrit la monstruosité - donc par l’écriture rationnelle » (26).

« Par quelle voie Fourier prétend-il renverser l’ordre existant, les institutions de l’économie propriétariste ? Ici loin de toutes considérations qui amèneraient au processus de la dialectique matérialiste de l’histoire (ce qui permet à Marx de le qualifier d’utopiste), Fourier se retrouve de nouveau dans la perspective de Sade. L’arme de révolution en profondeur n’est pas celle de la violence extérieur que l’économie capitaliste se susciterait contre elle-même par sa propre croissance, à savoir la formation progressive du prolétariat ; ce n’est ni plus ni moins que l’insurrection de la sexualité : donc l’explosion des forces impulsionelles à la faveur de la corruption même des individus dans les conditions économiques de cette société propriétariste. » (102)

[Pour Fourier encore :] « détruire la structure conjugale, c’est renverser le plus sûrement l’économie propriétariste : que l’industrie contribue elle-même à cette destruction, Fourier ne le prévoit (pas) non pas de façon structurelle mais dans l’appréhension de catastrophes et de calamités nouvelles : ce qu’il ne semble absolument pas prévoir, c’est l’étatisation progressive, soit l’industrialisation de l’État (donc la planification future telle que beaucoup plus tard Nietzsche va l’annoncer avec une terrible lucidité toutefois. Ce qui rapprocherait Nietzsche de Fourier est la manière dont l’auteur de Zarathoustra décrit en tant que processus de désassimilation de divers groupes, à la faveur d’une planification économique, groupes qui refuseraient toute intégration). Les groupes inassimilables à l’économie moderne sont précisément ceux qui fourniraient l’humanité disponible à l’expérience phalanstèrienne. Nietzsche imaginait, lui, une formation de castes (une aristocratie nouvelle) mais l’évolution économique va davantage dans le sens de Fourier : c’est ce dont nous sommes aujourd’hui les témoins. » (103)

« L’interprétation de l’industrie par elle-même, selon les principes de l’économie, soit les notions de production, de croissance, d’expansion et celles correspondantes de l’investissement, de la monnaie, demeure apparemment étrange au domaine d’exploitation qu’est l’émotion voluptueuse, si ce n’est juste sous l’angle des techniques publicitaires. Parce qu’ici les exemples sont d’une banalité voulue, nul ne songe à regarder ce qu’il y a derrière et en quoi le caractère superficiel et quasi inoffensif ressortit à une action concertée laquelle cherche sur le fond du labeur et de l’affairement quotidiens à étourdir. » (3)

« La théologie et ses exponents moraux se sont maintenus explicitement et institutionnellement en fonction d’un comportement de l’homme - celui artisanal et agraire - par lequel s’exprime une économie des similitudes. Ce comportement
prend fin à partir des mises en valeur par exploitation des richesses physiques et morales. La fin des similitudes est le début de l’aliénation mentale. Celle-ci va de pair avec le monde industriel et ustensilaire. La psychiatrie fait son apparition avec le déclin des notions théologiques : elle devient l’exutoire des conditions de l’économie moderne.
En d’autres termes : l’économie moderne n’est pas seulement la simple sécularisation de la théologie et de sa morale - au sens où le capitalisme serait issu de la théologie protestante, selon la démonstration de Weber. L’économie moderne en un sens beaucoup plus vaste, mais bien plus caché, constitue la contre-théologie. L’économie en tant que contre-théologie est désormais la nouvelle révélation dont la psychiatrie forme l’exégèse. La fabrication des objets - et d’une manière générale l’ustensilarité - recouvre l’aliénation qu’elle organise du même coup. Ce qui est aliéné c’est la propension aux mondes des similitudes sur lequel reposait le monde théologique. » (537)

Ces passages ouvrent des dimensions qui n’apparaissent guère dans le livre publié - où l’on ne trouve pas le Nietzsche sociologisant, marxisant, effarouché par l’industrialisme et le socialisme ; pas plus que cette théologie du désespoir.

Le livre était envisagé comme un grand livre de philosophie, grand et traditionnel dans sa forme, où les thèses économico-historiques, psycho-anthropologiques, éco-anthropologiques, érotico-anthropologiques devaient être expliquées plus largement et situées dans des horizons plus vastes.
Ces dimensions de développement mais aussi de délibération ou de discussion propres à un livre philosophique ont été rayées, rejetées, finalement presque détruites. Philippe Blanc m’a raconté comment, après la mort de Pierre Klossowski, il venait dans son ancienne maison et trouvait des sacs-poubelles déjà remplis de précieux papiers. Ce n’est qu’à cette dernière minute, qu’il pouvait les enlever, c’est-à-dire les sauver.
Après une phase d’esquisses, de brouillons, de lectures approfondies (beaucoup d’articles du Monde, écrits notamment par Paul Fabra, se trouvent dans les papiers), Klossowski a dû prendre une décision d’importance. Nous pouvons l’alléguer de ce que nous venons de voir : eu égard au texte de son livre, l’auteur a décidé que sa partie théorico-textuelle serait élaguée de certaines dimensions essentielles, réduite aux explications analytiques elles-mêmes comprimées et qui maintenant forment cet essai trop serré.
Une décision contre un livre de philosophie discourant extensivement. Une décision dans le sens d’une « circoncision » et d’une compression.

Le résultat pourrait se concevoir comme un grand aphorisme compliqué. “Aphorisme” veut dire coupe, limite, borne, laconie. Ici : un fragment avec de rudes lisières, obtenu par l’abattage de bonnes pièces.
Cette décision pour un “fragment artificiel” (Horst Ebner) devait être prise en même temps qu’une autre, très dissemblable et même antithétique. Décision pour un grand élargissement du livre grâce à une collaboration avec un auteur de type différent : un jeune homme, issu du cinéma, cameraman, photographe, homme d’images. Ainsi apparaissait une forme livresque très étonnante : au lieu d’un livre philosophique habituel, un album de textes-images. Nouveau choix déterminant : la décision pour une grande composition, pour une expansion médiatique.

Par ailleurs, la forme théorique du livre est gravement offensée et transgressée par le fait que le livre reste sans pagination : impossible de faire, dans les formes académiques en usage, les citations requises. Là encore : refus de cette valeur d’usage. Mais aussi refus du livre illustré : les images ne se subordonnent pas au texte - c’est plutôt le contraire. Esthétiquement le texte se subordonne aux images qui veulent apparaître les plus grandes possibles ; quelques unes remplissent l’intégralité d’une double page et suspendent du même coup l’ordre de lecture (qui va de gauche à droite). La décision contre l’ordre du texte scientifique va si loin, que l’articulation du texte même évite presque totalement chapitres et titres de chapitre - qui sont remplacés par des éléments décoratifs comme des tringles en style Art Nouveau. Surtout, le texte est articulé - ou plutôt rompu - par les insertions d’images qui remplissent des doubles pages, des pages entières, des demi-pages. Ruptures graphiques qui redoublent les coupures thématiques du texte.
Parmi ces images, on retrouve les deux types, photos et dessins, dans les proportions suivantes : 80, 20. Les dessins sont l’œuvre de Pierre Klossowski, faits au crayon. Ils jouent entre le gris et le blanc. Assez érotiques, voire lubriques, ils peuvent être rapportés à “Roberte”, la protagoniste de la trilogie des romans Les lois de l’hospitalité. Les photos en noir-blanc se distribuent formellement entre des photos “pictorialistes” (marges fondantes) qui tournent autour de Roberte (modèle : Denise Klossowski), des photos présentant un univers évoquant un bordel de luxe ; et des photos montrant un théâtre antiquisant avec de beaux corps. Les photos renvoient plus ou moins aux autres romans de Klossowski, très peu au texte de La monnaie vivante.
La grande décision qui a abouti au livre que nous connaissons était donc une décision à double face : raccourcissement du texte jusqu’à un laconisme dense et élargissement vers le graphique, le photographique, le théâtral, le filmographique. Décision dans laquelle deux décisions ont été rapprochées et mêlées dans une articulation qui donne ce livre idiosyncrasique.
D’ailleurs, la décision vers l’élargissement figuratif a sa préhistoire. En 1970, le rapprochement de Pierre Klossowski avec le monde des images, dont le monde cinématographique, était déjà en actes. Dans ses romans, il y a de longs entretiens et spéculations sur les images (notamment les images inventées). Il avait lui-même illustré son roman Roberte, ce soir. En 1966, il jouait dans le film Au hazard Balthasar (Robert Bresson). La même année, il commençait à esquisser le projet d’adaptation de l’un de ses romans au cinéma et à écrire le scénario pour la « séquence des barres parallèles » [4]. Ainsi s’initiait sa collaboration avec Pierre Zucca, qui commença par filmer cette scène à Viareggio puis prit les photos qui figurent dans La monnaie vivante.[5]

Si Silvie Zucca, la veuve de Pierre Zucca, affirme aujourd’hui que le projet du livre aurait été proposé par Zucca à Klossowski, la question sur la genèse du livre n’est pas éclaircie complètement. Parce qu’à côté des essais cinématographiques, il y avait le projet d’une œuvre philosophique : un renouvellement de l’utopie fouriériste qui selon le témoignage de Walter Benjamin était annoncé depuis les années trente [6].

C’est avec le rapprochement des deux projets (en 1969 ou 1970), que cette double décision s’est formée - celle qui aboutirait au livre en question. Klossowski devait avoir modifié son projet de livre philosophique (peut-être académique) à tel point que sa collaboration avec Pierre Zucca conduisait à une mutation entière du projet-livre. Après coup, il déclara que Zucca lui avait fourni la réalisation quasi-filmique des « lois de l’hospitalité », c’est-à-dire s’était fendu du don -ou de l’offre- de sa propre épouse.

NOTES


[1] Michel Guérin, Qu’est-ce qu’une œuvre ? , Arles, Actes Sud, 1986, p. 17, 23, 49sq, 107, 131.
[2] Ibid. p. 29.
[3] Voir mes explications sous le titre „Zur Rekonstruktion des Begriffs des Politischen“, in Walter Seitter : Menschenfassungen. Studien zur Erkenntnispolitikwissenschaft. Mit einem Vorwort des Autors zur Neuausgabe 2012 und einem Essay von Friedrich Balke : Tychonta, Zustöße. Walter Seitters surrealistische Entgründung der Politik und ihrer Wissenschaft (Weilerswist 2012) : p.133 et suiv. ; A Concept of the Political : Inevitability of Decision, in : philosophein.web.auth.gr/vol.6 (2012)
[4] Voir Pierre Klossowski et Pierre Zucca Roberte au cinéma (Paris 1978) : 11sq., 87fsq.
[5] Voir Pierre Klossowski et Pierre Zucca : op. cit. : 91.
[6] Voir Gretel Adorno, Walter Benjamin : Briefwechsel 1930-1940 (Frankfurt 2005) : 258ff.




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