home  Lignes de fuites  Hors-série 4 - Janvier 2014
Futurisme et transmutation du langage. « Le ‘décroire’ est une phase du croire »

L’auteur met ici en perspective ses propres recherches autours des avant-gardes et plus précisément le Futurisme avec certaines thèses de "Nihilisme et modernité" sur la dialectique de la croyance. Bâtir à neuf une nouvelle croyance nécessite t-il de rejeter négativement toute idée de filiation (croire contre) ou de refuser radicalement toute possibilité d’héritage (croire sans) ?

 José Quaresma


Mais, revenons-en au Futurisme. Filippo Marinetti, "l’homme de l’Avant-garde" qui pense toujours sous le signe de gestes performatifs, est un auteur qui a développé de multiples formes d’expression publique. Il est gouverné par un instinct sûr en matière d’interrelation et de communication, même (surtout ?) quand cela impliquait le conflit et le tumulte (« le plaisir d’être hué [14] »). Voyons maintenant quelques traits qui, n’en déplaisent aux futuristes, sont antérieurs et soutiennent ce mouvement artistique.
1 - L’héritage mallarméen. Il est visible dans la formulation de jeux poétiques qui libèrent les mots et les paroles de leur fonction représentative, et les rendent disponibles pour une nouvelle architecture graphique. Il est encore présent sans doute dans et sous les empreintes des onomatopées utilisées par les futuristes.
2 - Le problème de la 4ème dimension. Dans la théorisation dense et les symbolisations plastique et littéraire dont il fut l’objet, il laisse apparaître un espace supra-quotidien et un espace supra-rétinien.
3 - Les contributions d’Einstein aux questions du temps et de l’espace énoncées dans la « théorie de la relativité ».
4 - La réalité cubiste. Elle est en effet fondée d’une part sur l’hypothèse de fragmentation de l’espace euclidien, pour le réorienter selon de nouveaux axes, et d’autre part sur la représentation des espaces et des objets dans la logique spatiale de la peinture elle-même.
5 - La division pointilliste et l’utilisation fréquente des jeux de couleur fauves.
6 - Certaines thèses nietzschéennes comme la « transmutation de toutes les valeurs », « l’aube », le « surhomme », le sens de l’« intuition », le problème des « nouveaux langages ».
7 - La question de la continuité esthétique spatio-temporelle lancée par Bergson.

Il faut d’ailleurs insister sur les deux derniers points, en marquant l’attitude délibérée, messianique et performative de Marinetti envers Nietzsche et Bergson. Dans le Manifeste contre les Enseignants, Marinetti écrit :
« Dans notre lutte contre la fureur académique, nous nous sommes opposés violemment à la doctrine nietzschéenne. Il faut ici dénoncer la critique qui s’est trompée en nous considérant comme des nouveaux nietzschéens. Nietzsche [...] est un homme du passé qui se promène par les sommets des montagnes Thessaliques, les pieds foulant les tètes grecques. » [15]
Et sur Bergson :
« Ceux qui ont tenté de comprendre ce que j’entends quand je parle de la ‘haine à l’intelligence’, ont voulu y voir l’influence de la philosophie de Bergson. Sans doute ne savent-ils pas que mon premier poème épique, La Conquête des Étoiles, publié en 1902, reprend dès la première page, sous forme d’épigraphe, ces trois versets de Dante : _ O insensata cura de’ mortali,
quanto son difettivi silogismi
quei che ti fanno in basso batter l’ali ! (Paradiso-XI)

Ainsi que cette pensée d’Edgar Pöe : « ... L’esprit [...] ne dit rien à la raison malade et solitaire ».
Bien avant Bergson, ces deux génies montraient des idées créatives qui coïncident avec mon propre génie, en déclarant leur haine à l’intelligence dominatrice, malade et solitaire, et en donnant tous les droits à l’imagination intuitive et solitaire » [16].

Cet anéantissement revendiqué de toute filiation et de toute force afférente, clamant fièrement « ni Nietzsche ni Bergson », et plus généralement « ni ceci ni cela » (comme nous venons de le voir) - cette tentative pour supprimer la moindre ombre portée par l’histoire de l’art, de la littérature et même de l’esthétique - correspondent à mon avis au moment où la tabula rasa d’un langage est transmuée en une nouvelle croyance. Et ainsi se crée un nouveau langage pour une croyance émergente.
Car « Il faut des croyances pour interroger, tout de même qu’on ne forme pas d’hypothèse sans disposer d’une théorie virtuelle. » [17]

NOTES


[1] Ce texte a été partiellement publié dans le livre des actes : Les arts visuels et les autres arts. Les premières Avant-gardes, Coord. Fernando Rosa Dias, Lisboa, Cieba, 2007. Nous le reprenons ici en l’ouvrant sur un dialogue plus exigeant avec Michel Guérin et son ouvrage Nihilisme et modernité. Essai sur la sensibilité des époques modernes de Diderot à Duchamp, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, 2003.
[2] Michel Guérin, op. cit., p. 198.
[3] Michel Guérin, op. cit., p. 198.
[4] Charles Baudelaire : « De l’amour, de la prédilection des Français pour les métaphores militaires. Toute métaphore ici porte des moustaches. Littérature militante. Rester sur la brèche. Porter haut le drapeau [...]. A ajouter aux métaphores : Les poètes de combat. Les littérateurs d’avant-garde. Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits, non pas militants, mais faits pour la discipline, c’est-à-dire pour la conformité ; des esprits nés domestiques, des esprits belges, qui ne peuvent penser qu’en société. », cité dans Matei Calinescu, Five Faces of Modernity, tr. port. Jorge Teles Menezes, As cinco faces da modernidade, s.l., éd. Veja, 1999, p. 103.
[5] Michel Guérin, op. cit., p.183.
[6] "Tenebre millenarie", Marinetti, « Fondazione e manifesta del futurismo », in Archivi del futurismo, org. Maria Drudi Gambillo e Teresa Fiori, Roma, De Luca Editori di Roma, 1958, p. 15.
[7] Il s’agit là de l’un des principes énoncés dans le « Manifeste des Peintres Futuristes », soussigné par les membres du noyau historique : Boccioni, Carra, Russolo, Balla, Severini : "Exaltar todas as formas de originalidade, ainda que temerárias, ainda que violentíssimas", in Antologia do Futurismo Italiano. Manifestas e poe-mas, org. e trad. José Mendes Ferreira, Lisboa, Editorial Veja, 1979, p. 69.
[8] "Os autores nâo devem ter outra preocupação senão a de uma absoluta originalidade inovadora." Marinetti, « A volúpia de ser apupado », ibidem, p. 75.
[9] "Meus olhos ungidos de Novo", Mário de Sá Carneiro, « Manucure », in Poemas Completos, org. Fernando Cabral Martins, Lisboa, Assirio & Alvim, 2005, p.55.
[10] « È dall’Italia, che noi lanciamo pel mondo questo nostro manifesta di violenza travolgente e incendiaria, col quale fondiamo oggi il Futurismo, perche vogliamo liberare quaeto paese dalla sua fétida cancrena di professori, d’archeologhi, di ciceroni e d’antiqarii.", Marinetti, « Fondazione e manifesto del futurismo », op. cit., p. 17.
[11] Jean Clair, Sur Marcel Duchamp et la fin de l’art, Paris, Gallimard, 2000, p. 147.
[12] Duchamp, cité par Michel Guérin, op. cit., p. 201.
[13] "Partiamo ! Ecco, sulla terra, la primissima aurora !", Marinetti, Fondazione e manifesta del futurismo, op. cit., p. 15.
[14] Manifesto publicado em 11 de Janeiro de 1911, primeiramente intitulado “Manifesto dos Dramaturgos Futuristas”.
[15] Marinetti, Antologia do Futurismo Italiano. Manifestos e Poemas, op. cit., pp. 77-78.
[16] “Respostas às Objecções”, in Antologia do Futurismo Italiano. Manisfestos e Poemas, op. cit., pp. 116-117.
[17] Michel Guérin, op. cit., p.183.




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