home  Lignes de fuites  Hors-série 4 - Janvier 2014
Quelques mots sur quelques pas de danse

La pensée s’incarne, son geste est danse, ce qui s’accouche noue tout ensemble le sujet, l’objet et la manière. Quel meilleur moyen de le démontrer qu’en étayant les discours théoriques du philosophe sur un portrait sensible et aiguisé de l’homme, de ses combats, de ses idées fixes, de son histoire ? C’est un peu ce qu’ici l’auteur nous offre en partage...

 Renaud Ego


C’est un souvenir, il revient ; il insiste pour que je commence avec lui cette libre évocation de Michel : nous sommes au festival d’Avignon, le 14 juillet 2008, la revue la Pensée de Midi y a été invitée à l’occasion de la parution d’un numéro intitulé « le Mépris », que nous avons coordonné, Michel et moi. Le débat se déroule devant un public nombreux, attentif et concerné ; nous sommes alors en pleine crise des subprimes, quelques semaines avant la chute de Lehman Brothers, quand chaque jour nous mesurons davantage la toxicité de ces produits financiers que les banques ont inventés, avec un cynique absolu, et qui sont en train de mettre la planète à genoux. Nous parlons depuis trois heures, les propos échangés ont été vifs et souvent graves quand, questionné sur les moyens par lesquels nous pourrions sortir du mépris, Michel reste un instant silencieux avant de répondre : « il faut penser, il faut continuer de penser », l’antithèse du mépris dit-il alors en substance, « c’est la considération », et celle-ci est une double figure de la netteté philosophique de Descartes (par opposition à la confusion, l’erreur et la méprise) et de l’attention à autrui comme au monde, (par opposition à l’indifférence dont le mépris est une forme extrême). Il y a alors dans sa voix un accent qui ne trompe pas, c’est celui de la conviction et de la responsabilité.

Attention et réflexion sont l’avers et le revers d’une seule et même exigence intellectuelle, cela va de soi, et Michel la porte sur son visage d’une façon personnelle quand il vous écoute, un oeil grand ouvert, comme écarquillé par la forme circonflexe que prend alors son sourcil levé, et l’autre plissé, moins fermé qu’en connexion intime, gourmande, avec la parole qui, déjà, s’élabore en lui à toute vitesse. Une ouverture et une direction, le goût du large mais en tenant ferme la barre, voilà en somme ce qui permet de saisir dans leur corrélation la trajectoire philosophique et l’archipel des curiosités qu’il a su faire vivre, sans que le second ne dilue jamais l’énergie nécessaire à la conduite et à l’allure de la première. Je suppose toutefois que le risque d’une certaine dispersion lui a fait renoncer au roman alors que, jeune homme, il rêvait d’être Sartre et Stendhal et, dans cet esprit, publiait simultanément des essais philosophiques et des oeuvres de fiction. Mais, quelque chose de ce double amour lui est resté, à la fois dans sa réflexion sur l’ambition (où déjà se lisait en perspective sa définition à venir du mépris comme « une ambition abjecte ») et, plus encore, dans sa réflexion assidue sur la chair de la parole, nécessairement vivante et donc singulière, sans laquelle il ne peut y avoir ni philosophie ni poème ni roman. Aussi, je ne m’étonne pas que ses premières admirations soient allées à Stendhal et à Nietzsche, aussi dissemblables aient été l’écrivain français et le philosophe allemand.

« Nous vivons désormais dans l’aléa », dit souvent Michel, le temps des certitudes idéalistes est révolu. Même dans l’inconfort où cette situation mouvante et fuyante nous place désormais, nous devons nous en réjouir, car nous y avons retrouvé une conscience nécessaire de la précarité, sans perdre le goût farouche du combat, des solutions et de l’avenir. Qu’on relise ainsi les chroniques de Michel dans la Pensée de Midi (et de tête je songe à ce qu’il est allé chercher d’intelligence nouvelle chez Frédéric Jameson ou Manuel Castells), pour se convaincre que la responsabilité de Michel et son souci de la Cité n’ont jamais faibli.

Parmi les chemins qu’il a ouverts et dont je ne saurais tresser tous les brins ni dresser en entier la carte, l’un me touche davantage, c’est la recherche d’un « sens plastique » comme le nommait Malcom de Chazal, là où un peu de vérité peut être conçu et ébruité, mais toujours « dans une âme et un corps », ainsi que Rimbaud l’écrira à la dernière ligne de son Adieu à la poésie. Michel l’exprime par sa « fidélité exclusive et probante à la forme où [la vérité] se tient », dans une juste attention à l’immanent, au biographique et au singulier où la pensée s’incarne et d’un même geste se tourne et se dégage. J’admire alors chez lui son humble révérence devant toute oeuvre qui le retient ; elle a pour pendant sa passion à en révéler les modes propres (les tournures) comme il l’a fait pour Cézanne, Rembrandt, Stendhal mais plus encore à mes yeux pour Rilke. Son voisinage avec ce dernier se dévoile dans des pages admirables d’intimité quand, afin de révéler la pensée en Figures du poète - ces Figures que sont le miroir, la rose, les saltimbanques etc., et plus encore celle de l’ange, toutes saisies dans leur oscillation entre une origine plastique et leur devenir musical - il a des douceurs d’intelligence et de précision pour toucher les rayonnantes sensations de sens de l’oeuvre rilkéenne.

Des veines qu’il a forées tout au long de cet enfouissement au coeur de la matière verbale ou picturale, l’une est un retour-amont en direction de cette première « annonce » que portait avec elle la Figure de l’ange. Donne-t-elle sens à toutes les autres ? C’est possible. L’ange est chez lui dépourvu de connotation religieuse mais il possède une indéniable résonance métaphysique, car il fait signe, il ouvre l’espace, fait de nous un jet et un projet. À travers sa figure, Michel a tenté d’approcher, à la suite de Novalis, cette initiative singulière que l’homme a prise dans le monde. Prolongeant en philosophe l’œuvre d’André Leroi-Gourhan, il a ainsi mis au jour une convaincante « quadrature des gestes » (la geste de cette gestuelle humaine ?) que le grand préhistorien-paléontologue n’avait pas vue. Des quatre gestes qui la composent - faire, donner, écrire, danser - me retient qu’il fasse du dernier l’assise des trois autres ou plutôt leur élan, puisque par la danse, l’homme sort de sa propre immobilité pour se lever dans la lumière, s’ébrouer et s’éblouir de son énergie articulée, dans une sensation qui est aussi un regard intérieur s’exhaussant au dehors, vers le prestige des images. « La danse, écrit Michel Guérin, exalte le bonheur de tout préférer, elle qui ne retient ni n’escompte rien, trop occupée de son beau moment. Ce n’est pas la conscience du corps, c’est plutôt le corps comme conscience : savoir sans tristesse. De là le style, encore, ce geste de ne rien demander à personne - dédain de persuader. »

Il est une mémoire très ancienne dans les gestes, si ancienne qu’elle s’est oubliée, dit-il encore, mais sur laquelle ceux-ci ont bâti leurs trésors d’ingénierie, leur finesse et leur dextérité. Y aurait-il un danser de la vie comme Michel écrit qu’il existe « un danser de l’art » ? J’aime que ce reste premier, qui est aussi l’étymon du geste, soit à ses yeux d’essence joyeuse et ludique, comme une grâce inqualifiable, une gratuité où nous pouvons puiser la conviction que la liberté n’est pas un mot vain, dût-elle être - et elle l’est ! - une quête infiniment reconduite et la seule ambition qui vaille. En quoi Michel s’avance bien comme Nietzsche et Stendhal, d’un pas de danseur, tout juste un peu moins solaire de devoir s’accorder aux ombres de l’époque, mais sans jamais s’abandonner au doucereux sommeil de la mélancolie...




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr