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A propos du Foucault de Gilles Deleuze

"Ainsi tout est déjà réel dans un énoncé, il n’y a ni possible, ni virtuel."

 Caroline San Martin

De l’archive au diagramme, un nouvel archiviste (L’archéologie du savoir)

Foucault ne considèrera plus que les énoncés. Il s’installera au milieu « dans une sorte de diagonale » (page11) pour dégager la spécificité des énoncés : ce qu’ils appréhendent ne pouvait être appréhender ailleurs. Il est nouvel archiviste puisqu’il ne traitera ni de propositions ou de phrases, ni de hiérarchisation (verticale ou latérale). Contrairement aux phrases et aux propositions qui fonctionnent par contradiction ou abstraction, les énoncés sont rares et se distribuent par parcimonie (page 12). Ainsi tout est déjà réel dans un énoncé, il n’y a ni possible, ni virtuel. Un énoncé représente une émission de singularités sans se confondre pas avec elles mais avec les règles du champ où les singularités se distribuent, c’est-à-dire les règles de passage et de variation de même niveau.

Trois cercles sont autour des énoncés comme trois tranches d’espace :

1. l’espace collatéral C’est un espace associé ou adjacent qui appartient au même groupe. C’est la fonction primitive de l’énoncé, c’est sa régularité.

2. l’espace corrélatif Cet espace est le rapport de l’énoncé avec ses sujets, objets, concepts. L’espace corrélatif est l’ordre discursif des places ou des positions du sujet.

3. l’espace complémentaire Il y a une relation entre les formations non discursives d’institutions et les formations discursives d’énoncés. Cette relation ne se traduit pas dans un parallélisme vertical ou bien à travers une causalité horizontale mais plutôt dans une diagonale, « la limite [...] l’horizon déterminé sans lequel tels objets d’énoncé ne pourraient apparaître, ni telle place être assignée dans l’énoncé lui-même » (page 19).

L’important pour Foucault est de recentrer le débat sur la place et le statut qui reviennent au sujet dans des dimensions qui ne sont pas entièrement structurées plutôt que se recentrer sur le structuralisme (c’est-à-dire sur l’existence ou non de modèles). D’où son positionnement de nouvel archiviste. Il y a deux phases dans la technique des archivistes traditionnels à laquelle Foucault s’oppose :

1. extraire de la phrase une proposition logique : trouver une forme intelligible qui nous amène à l’interprétation.

2. Associer des phrases, les déplacer les unes vers les autres, ce qui nous amène à la formalisation ( cf. le modèle de la psychanalyse).

Pour Foucault l’énoncé est à la fois non visible et non caché. Il n’a pas de forme intelligible, il ne véhicule pas de message caché. « C’est le « ON parle », comme tel ou tel murmure qui prend telle ou telle allure suivant le corps considéré » (page 26). Selon l’image du kaléidoscope, tout change selon le corpus et la diagonale que l’on trace.

Donc le savoir n’a rien à voir avec la connaissance ou la science mais plutôt avec des multiplicités, les pointes singulières (un corpus), leurs places (une diagonale) et leurs fonctions.

C’est pourquoi on ne peut plus comme les historiens utiliser une méthode sérielle qui recherche le prolongement, la cause, l’enchaînement ; car il y a des coupures qui impliquent non plus des enchaînements mais des ré-enchaîments par delà une rupture, un glissement, une divergence. « Ce ne sont pas seulement des composés de coexistences, elles sont inséparables de « vecteurs temporels de dérivation » ; et quand une nouvelle formation apparaît, avec de nouvelles règles et de nouvelles séries, ce n’est jamais d’un coup, en une phrase ou dans une création, mais en brique, avec des survivances, des décalages, des réactivations d’ancien éléments qui subsistent sous les nouvelles règles » (page 30).

Un nouveau cartographe (Surveiller et punir)

La thèse de Surveiller et punir est la suivante : il y a abandon d’un certain nombre de postulats qui ont marqué la position traditionnelle de gauche.

1. postulat de propriété Postulat : le pouvoir serait la propriété d’une classe qui l’aurait conquis. Foucault : le pouvoir est une stratégie et ses effets ne sont pas attribuables à une appropriation. Le pouvoir se définit par les points singuliers par lesquels il passe. L’Etat n’est pas le pouvoir mais l’effet d’ensemble, résultant d’une multiplicité de foyers qui constituent une « microphysique du pouvoir ». La discipline est un type de pouvoir et non une institution car elle les traverse toutes pour les relier et les faire s’exercer sur un nouveau mode (page 33). Le pouvoir est local puisqu’il n’est pas global mais n’est jamais localisable car il est diffus.

2. postulat de subordination Postulat : le pouvoir serait subordonné à un mode de production comme à une infrastructure Foucault : Les mécanismes de pouvoir agissent déjà du dedans sur les corps et les âmes, à l’intérieur du champ économique. Le pouvoir est opératoire et il naît d’un rapport : la relation de pouvoir est l’ensemble des rapports de forces.

3. postulat de modalité Postulat : le pouvoir agirait par violence ou par idéologie. Foucault : le pouvoir ne procède pas par idéologie car la violence est un effet de force sur les choses ce qui est différent d’une relation de pouvoir. Le pouvoir constitue des combats de forces alors que l’idéologie est seulement la poussière soulevée par le combat (page 37).

4. postulat de légalité Postulat : le pouvoir d’Etat s’exprimerait dans la loi définie comme cessation volontaire ou contrainte d’une guerre. Cette loi s’oppose à l’illégalité qui se définit par exclusion. Foucault : il oppose à la loi-illégalité l’illégalisme-lois.

Les lois ne s’opposent pas à l’illégalité mais les unes organisent explicitement le moyen de tourner les autres. La loi est la gestion des illégalismes. La loi devient la guerre elle-même, sa stratégie comme le pouvoir n’est pas la propriété d’une classe dominante mais l’exercice actuel de sa stratégie (page 38).

L’archéologie du savoir proposait une distinction entre deux formes : une formation pratique discursive et les énoncés, non discursifs ou milieux. Dans Surveiller et punir, Foucault donne comme exemple la prison. La prison est la formulation d’un milieu (carcéral) et une forme de contenu (le prisonnier). La prison c’est le visible, le Panoptisme (agencement visuel et lumineux : on peut voir sans être vu et être vu sans voir). A cette formation pratique s’oppose le droit pénal, c’est-à-dire l’énonçable, un régime de langage, une famille d’énoncés, un seuil. A un régime de langage s’oppose un régime de lumière, forme du visible versus forme de l’énonçable. « Et les deux formes ne cessent d’entrer en contact de s’insinuer l’une dans l’autre, d’arracher chacune un segment de l’autre : le droit pénal ne cesse de reconduire à la prison, de fournir des prisonniers, tandis que la prison ne cesse de reproduire la délinquance, d’en faire un objet et de réaliser des objectifs que le droit pénal concevait autrement » (page 40). La forme est une formation de matières ou des matières formées (la prison, l’école, l’hôpital...) et une formation de fonctions ou des fonctions formalisées (punir, éduquer, soigner...). Il y a donc présupposition réciproque entre les deux formes mais il n’y a pas pour autant de forme commune ni même de correspondance.

La cause commune qui assure de manière variable la mutuelle pénétration des deux formes c’est le diagramme. Le diagramme est une nouvelle dimension informelle, c’est la carte coextensive à tout le champ social : la machine abstraite. C’est un machine muette et aveugle qui fait voir et parler (page 42). Ce sont les diagrammes intermédiaires, des points de jonction qui opèrent les passages d’une société à l’autre. « C’est que le diagramme est profondément instable et fluant, ne cessant de brasser des matières et des fonctions de façon à constituer des mutations » (page 43). Le diagramme est donc intersocial et en devenir. Il fait l’histoire puisqu’il défait des réalités en constituant des points d’émergences, des conjonctions inattendues, des continuums improbables, bref, il produit un monde nouveau. « Il double l’histoire avec un devenir » (page 43). Ce n’est pas une idée transcendantale ou une supra structure idéologique mais il agit comme une cause immanente coextensive. Par immanente, Foucault entend une cause qui s’actualise dans son effet, qui l’intègre et qui s’en différencie. Par actualisation, il entend l’ensemble des intégrations progressives locales puis globales qui opèrent une homogénéisation. (C’est en cela que la loi est une intégration des illégalismes.) Toute actualisation ne se fait que par dédoublement ou dissociation : expression et contenu, discursif non discursif, visible énonçable. Les deux formes d’actualisation en s’actualisant créent une fissure, le « non lieu » où s’engouffre le diagramme informel. Le rapport de force agit transversalement et son actualisation se trouve dans la dualité. Si tout va du visible à l’énonçable et inversement il en est de même pour l’enfermement et le dehors .

Il y a trois instances corrélatives :

1. le dehors : élément informe de forces (ces forces viennent du dehors, se tiennent au dehors, brassent leurs rapports, tirent leurs diagrammes)

2. l’extérieur : milieu des agencements concrets (lieu ou non-lieu où s’actualisent les rapports de forces)

3. Les formes d’extériorités : actualisation d’une scission et disjonction dans un partage d’agencements (la pensée du dehors)

En définitive rien ne se ferme réellement puisque d’un diagramme à l’autre de nouvelles cartes sont tirées.

Topologie « Penser autrement ». Les strates ou formations historiques : le visible et l’énonçable (savoir)

Par strates, Foucault entend des couches sédimentales. Chaque strate implique une répartition du visible et de l’invisible et d’une strate à l’autre, il y a une variation de la répartition (page 56). Néanmoins, entre le visible et l’énoncé, il y a primat radical à l’énoncé. C’est par le primat de l’énoncé que le visible lui oppose sa forme sans se laisser réduire. Ce n’est donc pas à cause d’une autonomie présupposée du visible qui le mettrait en rapport avec un dominant. C’est en cela que Foucault se distingue de la phénoménologie, il parlera d’épistémologie . Une strate est une formation historique et le savoir est un agencement pratique. « Le savoir est l’unité de strate qui se distribue dans les différents seuils, la strate même n’existant que comme l’emplissent ces seuils sous des orientations diverses, la science étant seulement l’une d’elles » (page 59).

La fonction de l’énoncé est de croiser des unités diverses en traçant des diagonales :

1. Il faut ouvrir et fendre les phrases, les mots, pour en extraire les énoncés : c’est ce que Raymond Roussel entend par « procédés » : ouvrir des qualités.

2. Les formes se révèlent au contact de la lumière qui crée ses propres formes et mouvements.

Les énoncés ne sont jamais cachés et pourtant ils ne sont pas directement lisibles, donc le principe historique est toujours dit, à chaque époque. Ce ne sont pas les énoncés qui changent mais les locuteurs, les destinataires qui sont différents selon les régimes. Ce sont donc leurs conditions qui rendent les énoncés visibles ou lisibles. Si la forme d’expression comprend l’énoncé et ses conditions, si le sujet est l’ensemble des variables de l’énoncé alors le langage ne peut commencer ni avec des personnes (mais la non personne), ni avec du signifiant comme organisation interne (mais dans la préexistence d’un corpus ou d’un ensemble donné d’énoncés déterminés), ni avec une expérience originaire (mais avec une différence de nature entre voir et parler) (page 62). Foucault travaille à chercher les régularité énonciatives à partir d’un corpus donné.

L’image est un qualités dynamique qui constitue la condition du visible. Les visibilités impliquent des formes de lumière qui distribuent le clair et l’obscur, le vu et le non vu... A ce titre, il y a un être-lumière, comme il y a un être-langage, chacun absolu et pourtant historique. L’être-lumière est un a priori capable de rapporter les visibilités à la vue et par extension aux autres sens. Les visibilités ne sont pas définies par la vue mais sont des complexes multisensorielles qui viennent à la lumière. L’être-lumière est inséparable d’un mode précis, il est historique et épistémologique, il est plus ouvert à la vue qu’à la parole. La parole (énoncé) trouve une condition d’ouverture dans l’être-langage. « Ce qu’on peut conclure c’est que chaque formation historique voit et fait voir tout ce qu’elle peut, en fonction des conditions de visibilité, comme elle dit tout ce qu’elle peut, en fonction de ses conditions d’énoncés » (page 66).

Mais entre parler et voir, même si il y a le primat de l’énoncé, il n’y a ni causalité de l’un à l’autre, ni symbolisation entre les deux. En effet, les deux formes n’ont pas la même formation (genèse), elles sont dans un non-rapport, mais il y a rencontre.

Dès qu’on ouvre les mots et les choses, la parole et la vue s’élèvent à un exercice supérieur, jusqu’à ce que chacun atteigne sa propre limite qui la sépare de l’autre. Le visible ne peut plus être vu et l’énonçable ne peut plus être parler. Paradoxalement c’est cette limite qui les met en rapport l’un et l’autre. Il ne faut pas seulement ouvrir les mots et les choses pour induire des énoncés mais les faire proliférer.

Les stratégies ou le non stratifié : la pensée du dehors (pouvoir)

Un rapport de forces et un rapport de pouvoir.

1. le pouvoir n’est pas une forme et un rapport de pouvoir ne se situe pas entre deux forces (ce qui est le cas du savoir).

2. La force n’est jamais au singulier, il lui appartient d’être en rapport.

Les valeurs prises par le rapport de forces au XVIII è sont les suivantes :

1. Répartir dans l’espace : enfermer, quadriller...

2. Ordonner dans le temps : subdiviser les temps, programmer...

3. Composer dans l’espace-temps : les forces productives sont supérieurs aux forces qui les composent.

Le pouvoir n’est plus répressif mais incite et produit. Il ne se possède que sous des formes déterminables, il s’exerce avant de se posséder. Puisqu’il est un rapport de forces il passe par les dominés et les dominants. L’exercice de pouvoir est un affect puisqu’il est le pouvoir d’affecter d’autres forces. Les dominants exercent le pouvoir, ce sont des affects actifs (fonction). Aux dominés sont attribués des affects réactifs (matière). Une fonction pure, non formalisée serait une physique de l’action abstraite et une matière pure, non formée, une physique de la matière première.

Les grandes différences entre le pouvoir et le savoir sont :

1. Si ce sont les rapports de forces qui constituent le pouvoir, ce sont les relations de formes qui constituent le savoir.

2. Le savoir concerne des matières formées et des fonctions formalisées, il est stratifié et archivé.

3. Le pouvoir est diagrammatique, tout passe par des points singulier.

4. « le pouvoir comme exercice, le savoir comme règlement » (Francis Châtelet).

L’état s’est approprié les rapports de pouvoir mais il les suppose, il n’en est pas la source. Le propre d’une institution est donc d’organiser les rapports supposés de pouvoir-gouvernement : des rapports moléculaires autour d’une instance molaire. L’intégration de ces rapports s’opère en créant un système de différenciation formelle (page 83). La substance formée permet une visibilité et la fonction formalisée, un énoncé. La régularité que cherche Foucault est la propriété de l’énoncé, elle est une courbe unissant deux points singuliers qui sont le dehors de l’énoncé. En ce sens, l’énoncé a un lien spécifique avec le dehors. Le diagramme, quant à lui, est toujours une émission de singularités. « Tout comme les énoncés sont des courbes avant d’être des phrases et des propositions, les tableaux sont des lignes de lumière avant d’être des contours et des couleurs » (page 87). Il y a primat du pouvoir sur le savoir. C’est pris dans des rapports de pouvoir que le Voir et le Parler s’opposent et s’actualisent. Les énoncés et les visibilités n’existent que dispersés dans une autre forme d’extériorité car les rapports de pouvoir sont eux-mêmes diffus dans un élément qui n’a même plus de forme (page 89).

Foucault réfléchit à l’intérieur du paradigme du multiple et c’est le dualisme qui opère une répartition préparatoire au sein de ce pluralisme. « Bref, les forces sont en perpétuel devenir, il y a un devenir des forces qui double l’histoire, ou plutôt l’enveloppe, suivant une conception nietzschéenne. Si bien que le diagramme, en tant qu’il expose un ensemble de rapports de forces, n’est pas un lieu, mais plutôt un « non-lieu » : ce n’est un lieu que pour des mutations [...] Il n’y a donc pas enchaînement par continuité, ni intériorisation, mais ré-enchaînement par-dessus les coupures et les discontinuités (mutations) » (page 91-92). Le dehors concerne la force et l’extériorité. Si le devenir des forces ne se confond pas avec l’histoire des formes c’est précisément parce qu’il opère dans une autre dimension : « un dehors plus lointain que tout monde extérieur[...]dès lors infiniment plus proche » (page 92).

Penser s’adresse à un dehors qui n’a pas de forme. Penser n’est pas l’exercice inné d’une faculté mais doit advenir à la pensée. Penser se fait sous l’intrusion d’un dehors qui creuse l’intervalle et démembre l’intérieur. Penser se fait au milieu. Le diagramme comme détermination d’un ensemble de rapports de forces n’épuise jamais la force, donc le dehors est toujours l’ouverture d’un avenir. Le force devient un potentiel, elle est la capacité de résistance. « Si bien qu’un champ social résiste plus encore qu’il ne stratégise, et que la pensée du dehors est une pensée de la résistance » (page 96). Dans les sociétés disciplinaires la vie devient le nouvel objet du pouvoir mais quand la vie est prise par le pouvoir, elle est prise pour objet de résistance. Il faut libérer la vie.


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L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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