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Pour un programme de recherche

Notre projet est d’ouvrir aux études cinématographiques un champ de recherche équivalent à celui de la littérature comparée : les études cinématographiques comparées qui seraient secondées par une méthode que nous qualifierons de sémio-culturelle.

 Antoine Coppola

1. Etat des lieux de la recherche

Pour fonder notre projet, nous devons faire état de plusieurs constatations relatives à la place du cinéma dans l’histoire des connaissances en général.

L’histoire du cinéma et de son esthétique est désormais suffisamment longue et étendue de part le monde pour qu’on puisse entreprendre des recherches sur des spécificités culturelles. En effet, longtemps les études cinématographiques ont cherché à unifier leur champ de recherche en ce qu’il avait d’original en rapport aux autres champs plus anciens de la littérature ou du théâtre. Cette tendance « spécialisante » a volontairement écarté ou placé en attente les caractéristiques culturelles de telle ou telle cinématographie pour fonder en quelques années les outils de ce nouveau domaine de recherche. Aujourd’hui, les études cinématographiques ont leur place dans la recherche (petite) et dans l’université ce qui laisse désormais la possibilité de franchir le Rubicon et de passer à une deuxième phase : celle de la prise en compte d’une réalité culturelle variée et riche et de son influence sur les formes et significations audiovisuelles.

Un deuxième constat découle de l’ethnocentrisme caractéristique des ouvrages généraux traitant des études cinématographiques. Des luttes d’influences nationales ont souvent présidées à cet état de fait. Ainsi, exceptés quelques ouvrages essentiellement historiques et généraux comme l’histoire mondiale du cinéma de Sadoul ou l’encyclopédie du cinéma de Boussinot, la plus grande partie du développement du cinéma hors du contexte occidental, qu’il soit africain ou asiatique, n’a que très peu figuré dans les champs de recherches et les publications. Le vieil ethnocentrisme, volontaire ou inconscient, se voit renouveler de nos jours par la « mondialisation » qui n’est autre que l’acculturation généralisée dont le cinéma est le premier touché. Ce phénomène ne gangrène pas seulement notre époque, nous ne pourrons même plus nous réfugier dans l’étude des œuvres passées, car plus le temps passe, plus il sera difficile avec la disparition des sources d’étudier comparativement sous des aspects esthétiques, idéologiques ou quels qu’ils soient ce qui correspond à plus de la moitié de la production audiovisuelle mondiale depuis les débuts de l’histoire du cinéma.

Seule la mise en résonance d’enjeux de divers types : politiques, esthétiques, économiques, sans toujours établir une causalité directe, permet de saisir l’intérêt des images issues d’autres civilisations. La « mondialisation », c’est à dire, entre autres, l’uniformisation des modes de vie dans un processus d’acculturation généralisé, va de pair avec l’uniformisation des images et, pire, de leurs analyses : par exemple, un magazine spécialisé de cinéma a pu écrire impunément qu’un film n’a pas d’intérêt parce qu’il est trop proche du contexte culturel et social dans lequel il a été réalisé. La pensée unique de l’image soutenue par l’internationalisation de leur commerce nous ramène aux temps qu’on croyait révolus des canons de la Beauté classique et de l’absolue Vérité des métaphysiciens. La simple présence des images des cinémas non occidentaux montrent la nécessité d’une nouvelle science qui serait capable de penser l’image vivante dans son temps.

Enfin, un dernier constat qui nous fait abonder dans le sens de l’ouverture d’un nouveau champs de recherche relève de la méthode. Les études comparées sont extrêmement rares dans le domaine des études cinématographiques. La sémiologie dans le domaine de l’audiovisuel, fondée notamment par Christian Metz, avait son origine en Occident et, comme Metz lui-même le reconnaissait, devait élargir son champ d’application à d’autres zones culturelles. Roland Barthes, de son côté, a tenté cette expérience dépaysante dans son fameux Empire des signes pour les systèmes de signes en général. Mais on doit à Noël Burch - qui reprenait en cela rien moins que les recherches d’Eiseinstein - l’une des plus profondes, mais malheureusement esseulée, percée dans cette voie avec son Pour un observateur lointain. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de pratiques que l’on pourrait nommer ethno-sémiologiques ou sémio-culturelles, non pas une science coloniale, ou une ingérence culturelle car l’observateur est toujours lointain comme l’avais vu Noël Burch : il ne s’agit pas de parler "à la place de" l’Autre, mais comme le dit Barthes, mais de s’attacher à "parler avec" des constructions esthétiques et significatives, des dispositifs spectatoriels et des réseaux sémantiques qui sont autres. Le retard pris dans cette démarche, aussi liée à l’économie très tôt mondialisée du cinéma, a entraîné le retard que l’on constate dans le champ encore en friche des études comparées. Alors qu’on retrouve les méthodes liées à cette approche dans la plupart des activités culturelles, de la littérature à l’ethnographie en passant par la théologie, les méthodes comparatistes demeurent encore marginales dans les travaux sur le cinéma.

2. Objectifs et méthodologie

Fort des constats qui précèdent et des lacunes qu’ils ont mis à jour, nous nous proposons d’ouvrir les recherches en cinéma comparé à partir de trois axes :

2.1 - La poursuite des investigations sur la zone culturelle asiatique. Nous avons déjà effectué de nombreuses et longues recherches en ce domaine. Notre thèse ainsi que deux de nos ouvrages publiés à ce jour (Le Cinéma sud-coréen : du confucianisme à l’avant-garde et Le Cinéma asiatique) établissent des bases solides pour approfondir la question. Tours d’horizons historiques comparés, ces ouvrages mettent aussi en lumière des dynamiques créatrices et esthétiques (dans le sens de culture de la perception) comme, notamment, le système de « représentation différentiel » qui est au cœur de la créativité asiatique au cinéma. De nombreuses pistes à peine esquissées sont encore à explorer. Nos relations dans les universités et les centres de recherches asiatiques nous permettraient de collaborer aux recherches déjà en œuvres dans certains pays d’Asie qui, elles, bénéficient d’une histoire inter-culturelle déjà bien implantée.

2.2 - La reformulation des axes dominants structurant les ouvrages généraux en études cinématographiques à partir de l’intégration de nos recherches dans le domaine asiatique. Le rapport au réel, par exemple, ou encore, le statut des images et celui de la représentation. Quand Deleuze parle d’Ozu comme le créateur de l’image-temps n’est-il pas en train déjà de nous signaler la remise en question d’un de ces axes ? Que ces axes relèvent de l’esthétique ou de l’histoire, de l’analyse sémiologique, sémio-pragmatique ou psychanalytique, de la sociologie ou des études culturelles, nous pensons qu’une remise en question aboutira des recherches nouvelles de cinéma comparé qui utiliseraient les méthodes de l’ethno-sémiologie et de la sémio-culture et que nous appelons à mener.

2.3 - La mise au point scientifique des méthodes d’études cinématographiques comparées. Cette méthodologie est au cœur de nos recherches. Elle en est à la fois l’outil et le produit. En mettant en œuvre ce que nous nommons des approches sémio-culturelles et ethno-sémiologiques nous voulons aborder différents aspects des systèmes de représentation audiovisuels : les systèmes de narration, les figures formelles qu’elles soient de montage ou de composition de l’image, les rapports entre les images et les sons. Mais aussi des études comparatives thématiques mettant en jeu des incidences idéologiques comme celles touchant à l’imaginaire ou aux représentations politiques. Cette méthode permettrait également d’éclairer les notions encore floues de post-modernisme au cinéma ou de cinéma tiers-mondiste qui sont aujourd’hui très utilisées par les spécialistes anglo-saxons et asiatiques en regard de l’histoire des formes et des contenus représentationnels des cinématographiques occidentales.

3. Internationalisation de la recherche

Des études comparées sur une civilisation aussi vaste et ancienne que celle de l’Est asiatique demandent à maintenir des liens étroits auprès de personnes-ressources et d’organismes résidents sur place capables de partager idées et découvertes sur le sujet. Dans cette perspective, nous devrons nous attacher à maintenir des liens étroits avec le centre de recherche au sein du Seoul Institut of Cultural Studies en Corée du Sud. Les professeurs et chercheurs coréens, japonais et chinois collaborant à ce centre disposent du support de la revue Munwhakwahak qui nous est ouverte et dans laquelle nous avons déjà publié. La revue Traces, basée au Japon et comprenant également une équipe interasiatique ainsi que quelques spécialistes occidentaux de l’Asie, est un autre relais pour notre champ de recherches. Nos séminaires à la KNUA de Séoul permettent également de travailler sur le terrain, de rencontrer des personnes-ressources et d’échanger des point de vue avec des chercheurs locaux. Des échanges sont possibles autour des Medi@center qui sont de nouveau laboratoires de recherche collectivisés dans une région où les universités et leurs centres de recherche sont des entreprises privées.

Notre volonté d’ouvrir un champ de recherche en cinéma comparé ne s’inscrit pas moins dans une perspective universaliste ; mais, comme nos recherches devraient le démontrer, l’universalisme du génie créatif de l’homme dans sa relation au monde ne peut se fonder que sur la reconnaissance de ses fondements culturels et non sur leur négation. Les études cinématographiques sont maintenant à l’aube d’une nouvelle étape de leur relative courte histoire qu’il serait dommageable de manquer.


Du même auteur : 
 Une introduction aux films documentaires et militants coréens des dernières années.

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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