home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 02 - Juin 2006
John Woo et les enfants de la balle

Qu’est-ce qu’une balle dans les films de John Woo ? Un équivalent cinématographique de la mythique épée de Damoclès ? Un outil pour réfléchir ou répondre à la question que pose Johnny Lung dans A Better Tomorrow II : « Pourquoi est-ce si dur d’être bon ? »

 Boris Henry


La balle est avant tout, dans les films de John Woo comme partout ailleurs, ce qui est contenu dans l’arme portative ou automatique. Vient ensuite le choix du modèle de la balle. Pour être certain d’honorer correctement son ultime contrat qui concerne un homme important, le tueur remplace les balles conventionnelles par des balles explosives (Jeffrey Chow face à Tony Weng, le président de la firme Tung Yuan Corp, dans The Killer). La balle peut être comprise dans un ensemble qui offre la possibilité de faire suivre un grand nombre de coups de feu, comme le font les mitraillettes - armes par lesquelles meurent certains amis des personnages principaux : Sidney dans A Better Tomorrow II, le policier au début de Hard-Boiled - ou qui, réuni sur une ceinture - une balle de balles, en quelque sorte - jetée près de l’objectif et atteinte par une autre balle, permet de produire une explosion. Une fois placée dans l’arme, la balle attend un signal, un geste qui va déclencher son envoi - l’ouverture d’une porte, le jet d’un cure-dent ou d’une cigarette (« Quand je jette ma cigarette, tu le tues » explique Mr Wong à son tueur dans A Better Tomorrow II) - et qui inaugure le début d’une longue série : au commencement des films de John Woo, les personnages font toujours quelques balles, sans compter les points, histoire de s’échauffer. La sortie de la balle est le lieu d’une cérémonie funèbre qui débute par un éclair, sorte de danse du feu qui peut être très lumineuse - et jouer brièvement le rôle d’éclairage - et qui éclipse la vue du projectile. Dans The Killer, lorsque Jeff reçoit une balle dans l’épaule en sauvant Jenny, un gros plan du revolver adverse qui entre de profil dans le champ est suivi d’un insert du canon vu de face. Nous pouvons distinguer le trou de l’arme, puis d’un gros plan de la tête du tueur et de sa main qui tient le revolver, d’où sort un éclair lumineux avant que la main ne redresse l’arme. Les deux plans suivants sont des plans rapprochés : l’un de Jeff vu de face prenant la balle dans son épaule, le passage de la balle est souligné par un petit nuage de poudre grise suivi d’un peu de sang ; l’autre de Jeff vu de dos, le sang coulant par le trou effectué par la balle. La balle en action joue l’arlésienne : nous observons les conséquences - physiques et psychologiques - qu’elle produit sur les corps qu’elle atteint, mais nous ne la voyons pas : nous apercevons au mieux quelques douilles vides éjectées des revolvers, ainsi que les balles qui se sont avérées inefficaces, partiellement - Jeff s’enlève une balle du bras, ou totalement - Sidney tire sur Johnny Weng qui porte un gilet pare-balles dans lequel se loge son projectile.

Topographie de la balle

La balle est ce qui perfore les corps et laisse des traces. Les balles qui ratent leur cible humaine, généralement celles imprécises des simples tueurs de la partie adverse opposées à celles précises des meneurs, se succèdent et atteignent les éléments de leur entourage. Ainsi, elles les font sauter (sable, vaisselle, légumes), les coupent en deux (roses, tables), les brisent (décorations, tasses, rétroviseur et pare-brise automobiles), leur font cracher des étincelles (grillages, récipients métalliques, carrosseries), les brûlent (draps), sont responsables de leur explosion (bouteilles de gaz, cabane, voiture)... Parfois, elles frappent un objet symbolique : l’autel d’une église ou une statue de madone qui éclate en une multitude de morceaux se répandant sur le sol (The Killer, 1989). Evénement d’une grande gravité si l’on tient compte des plans qui suivent : Lee, Jeff et Jenny semblent particulièrement affectés par cet acte qui les laissent pantois et muets, tandis qu’un moine se signe et qu’une musique solennelle démarre à ce moment précis. La balle peut également traverser un objet - vitre et assimilés - avant d’atteindre sa cible et provoquer ainsi des conséquences qui la dépassent : tirée dans le pare-brise d’une voiture, elle peut tuer le conducteur et le contrôle du véhicule se perd et la voiture fait de nombreux tonneaux avant d’exploser. La balle est également utilisée volontairement comme clé ; balle-trappe. Johnny Lung tire dans le cadenas d’une porte pour l’ouvrir (A Better Tomorrow II, 1987) et Tequila tente de neutraliser une porte métallique au sous-sol de l’hôpital à l’aide d’une balle (Hard-Boiled, 1992) : une balle est coupée en deux, sa poudre est récupérée puis placée dans un conduit près de la porte dont l’une des vis est remplacée par une balle dans laquelle Tequila tire, produisant une explosion qui, faute d’ouvrir la porte, libère des fils électriques dénudés qui vont servir à Tony pour ouvrir effectivement la porte. La balle-clé ne peut exister que par la précision de son tireur. L’une des variantes de cette utilisation de la balle est celle qu’en fait Jeff lorsqu’il frappe à une porte et qu’il tue immédiatement celui qui lui a ouvert (The Killer). La balle a ainsi une utilité liée à sa précision et à l’endroit dans lequel elle se loge ; elle devient une clé pour posséder les corps qu’elle atteint. Elle est tirée dans le dos, le ventre, la poitrine, l’épaule... le bras pour faire lâcher l’arme, la jambe pour faire tomber le personnage, une autre étant placée dans le haut du corps s’il faut l’achever. La balle passe aussi parfois à côté du cœur, sans le toucher, gardant ainsi provisoirement sa victime vivante (Kit dans A Better Tomorrow II)... Mais dans les films de John Woo, les personnages principaux ont une certaine prédilection pour la balle logée dans la tête, ce qui en fait un motif expressif et récurrent : Jeffrey Chow effectue son premier contrat - vu à l’écran - d’une balle dans la tête (The Killer), Mr Wong meurt d’une balle dans la tête (A Better Tomorrow II) et ce motif revient évidemment tout au long de A Bullet in the Head, 1990. Dans A Better Tomorrow II, la mort de Mr Ko combine plusieurs de ces points d’impact. Ken lui tire dans le bras droit pour neutraliser son arme, Ginzo enchaîne avec la jambe pour le faire tomber à terre juste devant Johnny Lung qui l’achève d’une balle dans le front. La balle peut aussi passer devant le visage, face aux yeux qu’elle aveugle, produisant un effet moins définitif mais narrativement tout aussi dramatique que celle placée dans la tête (Jenny, puis Jeff, dans The Killer). La balle peut blesser une femme (Jenny et la fillette dans The Killer). Elle peut la tuer, si cette dernière se considère en trop, elle se sacrifie : une fois qu’elle a appris que Kit est marié - donc qu’elle ne peut l’aimer comme elle le désire, Peppy quitte le domicile de Kit qui la protégeait et se rend chez Mr Ko où elle se fait tuer (A Better Tomorrow II). Nous voici devant une conception romantique de la balle et de son rôle.

D’autre part, la balle peut atteindre sa cible dans un lieu où son impact est davantage signifiant : un hôpital (Hard-Boiled), une église (The Killer) ou un lieu quelconque qui change de sens par la combinaison de l’une de ses composantes et de l’effet causé par la balle. Ainsi, la voiture de Chung blessé par balles - il succombe à l’hôpital - s’arrête devant un panneau indiquant « Six Horizon Drive » alors qu’il n’y a plus d’horizon pour ce personnage (The Killer). La balle peut atteindre le personnage dans ses cauchemars (A Better Tomorrow II) ou symboliquement dans son quotidien, sous la forme d’un corps qui possède une force de frappe identique à la sienne ou une taille similaire - taille de la balle ou de son impact. Il en va ainsi des trois taches rouges que Tony Weng applique sur le dragon juste avant d’être exécuté par Jeff (The Killer), des ampoules ovales rouges qui entourent Tony au sol (Hard-Boiled) et de celle à l’extérieur de la salle d’opération dans laquelle est opéré Kit (A Better Tomorrow II). Il en va de même du micro rond et vert posé sous la maquette de bâteau que Kit offre à Lung, des fruits et légumes que Ken jette du réfrigérateur sur le sol, de l’étoile filante, du téléobjectif d’un appareil photo, de la flamme d’un briquet placée à l’entrée de la bouche, ainsi que du jet d’eau de la scène-remake de L’arroseur arrosé (A Better Tomorrow II).


Du même auteur : 
 Reprise d’une soutenance de thèse : Tod Browning, le spectacle du corps
 7. Les vidéoclips de Fred Poulet

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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