home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
Dialogue et monologue dans Hôtel du Nord et Pépé le Moko
 Maxime Cornette

II. Pépé le Moko

Jeanson utilise aussi cette forme de dialogue dans Pépé le Moko. Pépé est dans un état de crise perpétuelle, il désire partir comme les personnages d’Hôtel du Nord. A l’image de Renée, Pierre, et Edmond, son rêve-crise se situe dans l’évocation d’un Pays idéal situé en dehors de la casbah. Les dialogues de ce film fonctionnent ainsi d’une manière très proche de celle rencontrée dans Hôtel du Nord. La notion de seuil est une nouvelle fois très appuyée dans le décor et la mise en scène, alors qu’au niveau des paroles on retrouve un va et vient paradoxal entre mot de personnage et mot d’auteur. Une nouvelle fois, c’est sans doute l’acteur, ici Jean Gabin, qui incite Jeanson « à colorer » des répliques individuelles plus qu’à mélanger des énoncés intersubjectifs.

Nous commencerons par citer des plans de visages où n’interviennent pas les paroles, laissant à la mise en scène et au décor le soin « de lancer » le personnage vers son examen moral. Lorsque Pépé regarde la mer, assis sur le muret de sa terrasse, on pense immédiatement à Renée et Edmond regardant au dehors par la fenêtre de l’hôtel. Arrive peu après la confrontation dans le dialogue, où le mot sur soi du héros rencontre la conscience de l’autre personnage :
-  Ines. Qu’est-ce que tu regardes comme ça Pépé ?
-  Pépé. Oh, rien, la mer, les bateaux...
-  Ines. Ca te donne pas mal de mer de regarder les bateaux après le déjeuner ?
-  Pépé. Et toi, ça te fait pas mal à la tête de me poser des questions pareilles ? /.../
-  Ines. Ah, cries pas comme ça.
-  Pépé. (exaspéré) Eh, je crie pas, je pense !
-  Ines. Ah, t’as tort de penser à des trucs. T’as pas l’habitude. C’est ça qui te fait mal à la tête.
-  Pépé. Ah, là, là, quand donc je quitterai ce bled ?
-  Ines. Encore ?
-  Pépé. Ouais, encore, je suis comme l’Angleterre, mon avenir est sur mer. (Ines est entrée dans la pièce, elle se tient debout sur le palier, puis descend accompagnée en panoramique jusqu’au lit).
-  Ines. Tu t’ennuies avec moi ?
-  Pépé. Mais non, je m’ennuie avec Alger...

Au niveau du décor les allusions au seuil sont fréquentes et toujours jumelées à des répliques expliquant la crise de Pépé. Le moment où il se dirige plus sensiblement vers le mot sur soi correspond à son entrée dans l’espace domestique, celui-là même dont il dit être lassé. Comme dans Hôtel du Nord, on retrouve une inspiration naturaliste à travers l’importance donnée au milieu, traité comme un des « actants » principaux du récit qui empêche les personnages de se réaliser. La ressemblance entre les deux films va au-delà, puisque les personnages (Edmond et Pépé) assimilent pareillement ces milieux à leurs maîtresses. A partir de ces personnifications, sensibles dans des répliques spectaculaires et « jumelles » (« si tu venais avec moi tu serais une sorte de casbah portative », et « j’ai besoin de changer d’atmosphère, et mon atmosphère c’est toi »), on peut extrapoler et voir le milieu comme un « personnage » à part entière de ces deux films « d’atmosphère ».

Pendant la scène Pépé descend les escaliers qui ajoutent la symbolique du haut et du bas, intimement liée à celle du seuil et à sa valeur de frontière. Cette fonction de l’espace agit de façon permanente puisque la casbah est entièrement faite d’escaliers géants qui séparent le monde de Pépé de celui de Gaby ; l’enfer (Alger) de l’Olympe (Paris). Ainsi on peut lire cette scène comme une sorte de métonymie, ou partie pour le tout, qui résume magistralement le film et en annonce le cadre. Après une forte crise de Pépé, alors que Gaby n’est pas venue au rendez-vous fixé, Pépé décide de descendre en ville pour aller la retrouver :
-  Pépé. Assez...Je descendrai tout de suite en ville...Ah elle peut pas monter la petite ; elle peut pas. Mais moi je descendrai. Et puis personne ne m’en empêchera, t’entends, personne !

En jouant sur les mots, on peut qualifier ce passage de « monologue sur le seuil », car le personnage y prend seul la « décision ultime » de sortir de la casbah où il est en sûreté. La mise en scène orchestre alors parfaitement la descente vers Alger, insistant sur la symbolique des lieux, essentiellement des seuils (porches et escaliers) que Pépé franchit dans son désir d’aller retrouver Gaby. Au terme de sa descente effrénée vers le centre ville d’Alger, Pépé trébuche sous un porche. La mise en scène le montre quelques instants, à l’endroit précis d’une borne où il met son idée à l’épreuve. Hésitant un court moment à franchir le seuil, il repart frénétiquement avant qu’Inès parvienne à le retenir in extremis. Ce plan sous le porche rappelle celui où Edmond franchit nonchalamment le pont du canal à la fin d’Hôtel du Nord ; il fait partie d’une même esthétique cinématographique du seuil, produite à partir de formes littéraires transposées identiquement dans ces deux films frères.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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