home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
Travailler aujourd’hui avec Gilles Deleuze
 Caroline San Martin


Pourquoi s’intéresser à l’œuvre de Gilles Deleuze aujourd’hui ? Question bien vaste à multiples facettes tant l’œuvre du philosophe est ample et éclectique. De la peinture au cinéma, de la littérature à la philosophie, de ses considérations politiques à sa position face à la psychanalyse, chaque étude, chaque approche s’inscrit dans une même unité de pensée, toujours décentrée autour de disciplines voisines, faite de différences et de répétitions. Alors pourquoi, nous, spécifiquement en études cinématographiques, pourquoi moi, inconditionnelle admiratrice des productions audiovisuelles contemporaines et précisément pas modernes, pourquoi donc cet engouement pour cette pensée. Alors, nous voilà donc, vous et moi, chers lecteurs, face à cette même question. Hélas je n’ai pas encore de réponse, mais j’ai des intuitions, des idées, des pistes, des connexions, bref un réseau commence à se tisser. Je vous propose donc d’y pénétrer et de me suivre dans ces méandres que forment ma pensée.
Travailler avec Gilles Deleuze se voit être le fruit de confrontations et de rencontres entre des éléments hétérogènes que constituent certaines productions cinématographiques contemporaines et les considérations esthétiques du philosophe, ses concepts, ses avancées philosophiques. C’est une médiation, un moyen de saisir l’entre-deux. Gilles Deleuze, comme nous l’évoquions précédemment, s’est principalement penché sur le cinéma moderne. Même si les références au cinéma russe foisonnent dans L’Image-mouvement et L’Image-temps, et qu’il affectionne entre autre le néoréalisme, la crise de l’image action semble résolument moderne. Car il n’est pas question ici d’histoire, de chronologie dans le temps, mais de mouvements et de résonances esthétiques. La question que je me pose est la suivante. Au même titre que cette crise, ce bouleversement de lecture et de construction des agencements optiques et sonores, une partie du cinéma contemporain ne connaîtrait-il pas à son tour une évolution, un renversement des schèmes narratifs traditionnels ? Nourri de cette crise, ne serait-il pas en proie à une nouvelle logique ? Le hasard aurait-il trouvé un guide ? Ce fil conducteur serait-il supplanté par un nouvel ordre de connexions qui serait celui de la pensée ? Je vous livre mon problème : qu’est-ce qu’une logique de la pensée en terme cinématographique, qu’est-ce qu’une pensée cinéma ?

Le cinéma qui m’intéresse, les films que je visionne, l’univers fictionnel que j’étudie est narratif. Les productions de Cronenberg, Egoyan, Morin ou Lepage sont constituées d’histoires, de personnages, de rebondissements et d’attentes. Mais est-ce la facilité qu’ont ces images, ces sons, ces plans, ces séquences à s’insérer dans le film, c’est-à-dire dans un tout, qui nous intéresse ? Je ne pense pas. J’opte plutôt pour la capacité de ces mêmes images, de ces mêmes sons, plans ou séquences à résister au tout voire à sortir du cercle, à former une entité, à s’extraire du film, à révéler une démultiplication dans l’affirmation d‘une singularité. Bref, lorsqu’une déterritorialisation s’impose comme puissance, lorsque les agencements optiques et sonores proposent un nouveau champ de possibles en s’ouvrant aux multiplicités qui les parcourent. Même si nous nous intéressons à ce qui lie dans un film, c’est ce qui fuit qui nous interpelle. C’est cette trace qui subsiste après la projection. Cette scène qui sera mienne. Ces images et ces sons infiniment mêmes et indéniablement autres puisque nourris de ma perception et de mes affects. Ce serait l’ouverture de Trouble Everyday de Claire Denis, la séquence au cours de laquelle la protagoniste de La vie nouvelle se fait couper les cheveux chez Grandrieux. Mais aussi, bien évidemment, la séquence qui m’a le plus marquée dans la production cinématographique de ces dernières années, c’était en 1996, un certain film alternant sexe et accidents de voitures. C’était l’accident de Jane Mansfield dans Crash de David Cronenberg.


Du même auteur : 
 A propos du Foucault de Gilles Deleuze
 Penser une signature au cinéma
 Surface, coprésence : circulations. The Pillow Book de Peter Greenaway
 1. Edito n°1
 2. Edito n°2
 1. Edito n°3
 5. Aller dans tous les sens, Naked Lunch de David Cronenberg
 1. Edito numéro 4
 2. L’anse insensée, Panic Room de David Fincher
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 1. Edito
 5. La Vie nouvelle, émergence et mutation des figures
 8. Rencontre avec Martin Provost autour de son film Séraphine
 5. Plus rien ne va de soi
 5. Quelques questions soulevées par une "Brève histoire"...
 3. David Cronenberg, la polysémie du genre
 1. Edito 6

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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