home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Filmer en minoritaire, l’émergence d’une création cinématographique en Corse

L’émergence d’une création cinématographique en Corse

 Pascal Génot

Filmer en minoritaire. L’émergence d’une création cinématographique en Corse

-   Il y a des mots de passe sous les mots d’ordre. Des mots qui seraient comme de passage, des composantes de passage, tandis que les mots d’ordre marquent des arrêts, des compositions stratifiées, organisées. La même chose, le même mot, a sans doute cette double nature : il faut extraire l’une de l’autre - transformer les compositions d’ordre en composantes de passages. (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 139)

Son titre donne à cet article [1] sa portée principale : « filmer en minoritaire », c’est filmer ou, plus largement, « faire un film », non pas pour exprimer un moi, mais suivant un processus de subjectivation engagé dans un rapport de forces asymétrique. Pareil sujet ne peut s’envisager sans l’apport de plusieurs champs des humanités et des sciences sociales ; cependant, s’il fallait en indiquer un, ce serait celui des « études culturelles » qui sont, pour le principal, des études du fait minoritaire.
Le sous-titre indique, lui, la situation singulière à partir de laquelle nous établirons cette entreprise : au début des années 1970, une création cinématographique émerge en Corse, principalement au sein d’un espace militant. Elle évoluera comme jeune cinéma d’auteur dans les années 1980 et, à partir du milieu des années 1990, dans une interpénétration croissante des dispositifs cinématographique et télévisuel. C’est le moment d’un tel essor que nous évoquerons, la comprenant à partir d’une proposition typologique, celle d’un « cinéma des minorités ». Il s’agira, principalement, de poser les bases d’une analyse des contraintes sociosémiotiques rencontrées par la création cinématographique relative aux groupes minoritaires.

Successivement, nous aborderons : 1) une brève mise en perspective lexicale de la « création cinématographique en Corse » ; 2) une typologie, le « cinéma des minorités » ; 3) l’émergence, dans les années 1970, d’un « cinéma corse ». En conclusion, j’indiquerai l’importance d’un deuxième moment théorique, celui du « cinéma minoritaire ».

On comprendra que ces questions ne trouveront ici qu’un embryon de réponse. Il faudrait un développement plus conséquent pour les étayer que celui que je suis en mesure d’apporter ici. De plus, le souci de concision donne aux propos un ton souvent assertif qui peut parfois déranger. Par avance, je prie le lecteur de rétablir, là où il le juge nécessaire, le conditionnel et l’hypothétique.

La création cinématographique en Corse : perspective lexicale

Comment aborder la création cinématographique en Corse afin de discerner ce qui la caractérise ? Il est utile, me semble-t-il, de s’autoriser d’abord une certaine naïveté, de se détacher, autant que possible, des idées que l’on pourrait avoir.
Quoi que l’on puisse penser, le point de départ est : « nous ne savons pas ». Non seulement nous ne savons pas ce qu’est la « création cinématographique en Corse », mais nous ne savons pas ce qu’est la création, ce qu’est le cinématographe, ce qu’est la Corse ; il y a simplement trois termes, qu’il faut considérer littéralement. La création ? Une action. Le cinématographe ? Un appareil. La Corse ? Une île. L’action de cet appareil en cette île, voilà ce qui nous préoccupe.
Ceci appelle deux remarques : 1) s’il y a une action, cela suppose une intention ou une impulsion ; 2) s’il y a un appareil, cela suppose un agencement et une fonction. Ce sont alors les intentions ou les impulsions, les agencements et les fonctions, qui nous intéressent.
Là aussi, ceci appelle une précision : nos termes sont trois substantifs, deux noms communs et un nom propre ; le premier est une dérivation, le second est une composition, le troisième, une traduction. Les intentions ou les impulsions dérivent (au gré de forces), les agencements et les fonctions composent (dans des formes), et l’ensemble traduit (au lieu et au moment d’un seuil).
Qu’est-ce que cet ensemble traduit ? Un propre, celui d’un nom. Quel est ce propre ? Nous n’en savons rien, si ce n’est qu’il est relatif à une île, donc à une étendue terrestre. Quel est, alors, celui d’une étendue terrestre ? D’être limitée, circonscrite. Comment ? Suivant une tectonique, dans l’orogenèse d’où émerge la montagne. Mais également par le parcours des tribus, qui forme les étendues en territoire. Qu’est-ce qu’un territoire ? Le cadre de vie, physique et mental, d’un individu ou d’un groupe. Un cadre de vie ? Un plan d’existence.
Ici, comme par mégarde, nous rencontrons des mots qui nous sont familiers : le cadre, le plan. Nous arrêtons ainsi ce petit jeu lexical, et considérons que la création cinématographique en Corse est égale au passage par un cadre d’un plan d’existence au gré de forces et dans des formes. C’est dans ces dernières, dans les formes, que nous discernerons un propre, là où des forces lui font franchir un seuil, celui du sensible, du visible et de l’audible. Et puisque la création présuppose un créateur, disons, avec la légèreté requise, qu’il est une tectonique, le propre d’un tektôn : le créateur, c’est le charpentier.

Maintenant, nous pouvons nous souvenir de ce que nous savons.

Une typologie : le « cinéma des minorités »

Principalement établie d’après la dyade majeur/mineur [Deleuze : 1978], la notion de « cinéma des minorités » est au croisement de plusieurs approches.
Par « cinéma des minorités », nous entendons, sociologiquement, une institution cinématographique relative à un groupe minoritaire ; les rapports sociaux et culturels, rapports asymétriques de pouvoir et « conflit de définition » entre acteurs dominants et subalternes, s’y objectivent dans « l’économie symbolique » des films qui sont fabriqués, présentés et interprétés principalement pour et par des publics relevant du dit groupe [Macé : 2006, 10 ; Esquenazi : 2004, 04-08]. Sur un plan sémantique, le cinéma des minorités se caractérise par le passage d’un sujet d’énoncé en sujet d’énonciation ; suivant l’approche sémio-pragmatique, il se distingue par la prépondérance des modes de production de sens et d’affects « privé », « documentarisant » et « discursif » [Dessons : 2006, 131-150 ; Odin : 2000, 23-24]. Sur un plan générique, son modèle privilégié est le cinéma militant, mais il ne s’y limite pas ; historiquement, il est corrélé aux mouvements sociaux du XXe siècle, aux luttes de libération nationale dans les décennies du second après-guerre et à la croissance des mouvements culturels issus des minorités, notamment à partir du milieu des années 1960 [Wieviorka : 2005, 29-51]. Dans une terminologie empruntée à la géophilosophie deleuzienne et la théorie sociale bourdieusienne, c’est une déterritorialisation relative par laquelle le cinéma quitte le champ de production qui lui est familier pour se reterritorialiser dans une zone de production connexe et autonome ; ce peut être une déterritorialisation absolue, dès lors que le cinéma des minorités reconduit sa fuite sans se fixer en « terre promise » (c’est là le problème tactique que doit régler un cinéma minoritaire, nous y viendrons en conclusion) [Deleuze : 1991, 82-108 et Zourabichvili : 2003, 27-31 ; Bourdieu : 1992, 297-303]. Enfin, suivant l’analyse foucaldienne, également complétée par la théorie bourdieusienne, c’est un processus de subjectivation où s’engage, dans les rapports de pouvoir et les relations de savoir, le « souci de soi » d’un « corps socialisé », corps contraint en résistance [Foucault : 1984 et Deleuze : 1986 ; Bourdieu : 1997, 161]. Pour résumer, le cinéma des minorités est une typologie : rendant compte d’un phénomène effectif, elle vise à en fournir une clé d’intelligibilité, autant dans ses dimensions historiques, sociales et culturelles, qu’esthétiques et éthiques.

Le cinéma des minorités se repère fréquemment par l’énoncé suivant : « un cinéma fait pour, par et parlant de » ; c’est un cinéma de la parole, celle d’un groupe minoritaire émergeant d’un en-dehors de l’historiographie et de la sociographie dominante, qui s’oppose à un cinéma du regard, celui porté sur le dit groupe par le cinéma « majeur », normatif. Il vient après et contre : conséquemment, le cinéma d’une minorité donnée n’est concevable qu’en relation diachronique et synchronique au système de représentation de cette minorité dans l’espace culturel qui la détermine. La création cinématographique en Corse ne pourra donc être abordée sans un bref rappel concernant la présence au cinéma, antérieurement aux années 1970, du thème « corse » ; l’évocation du système régulant cette représentation est également primordiale.
Une précision : pour l’entreprise proposée, il n’est pas indispensable de préciser en quoi et comment les Corses forment une minorité. L’invalidation par le Conseil constitutionnel, en 1991, de la mention du « peuple corse comme composante du peuple français » suffit, me semble-t-il, pour attester à la fois du statut de minorité des Corses dans la République française et d’un système d’opposition où le terme majeur exclu par principe le terme mineur.


Du même auteur : 
 L’archive déchirée du sujet. A propos de Aus der ferne de Mathias Müller
 Here She Comes ! Tactiques de genres : Judith Butler à la rescousse
 1. Edito n°3
 1. Edito numéro 4
 5. One Night Stand d’Emilie Jouvet, film hybride pour le plaisir des genres
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 2. Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse
 Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques

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