home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Filmer en minoritaire, l’émergence d’une création cinématographique en Corse

L’émergence d’une création cinématographique en Corse

 Pascal Génot


Il manque au lecteur, j’en suis conscient, bien des éléments pour apprécier la teneur de ces propos ; il est difficile, en effet, de prendre appui sur une filmographie qui n’est, en Corse même, que peu connue.

Je terminerai en indiquant trois points qui me paraissent significatifs.

Tout d’abord, la création cinématographique en Corse témoigne du glissement des critères d’intelligibilité du monde contemporain d’un paradigme sociopolitique vers un ordre de grandeur socioculturel [Touraine : 2004]. L’histoire du « cinéma corse » est comprise dans le temps de ce glissement, il est un indice et un effet. Les cinémas des minorités devraient, conséquemment, s’étudier suivant cette perspective.
Ensuite, le « cinéma corse » est une formule « intempestive » : elle fait problème, plus encore aujourd’hui qu’à ses débuts. On a pu, notamment, considérer qu’elle ne s’appliquait qu’à la période allant de 1970 à 1981 : avec la détente suivant la victoire de la gauche, le cinéma corse est apparemment privé de son « moteur essentiel », la revendication culturelle et politique ; la création serait dès lors « l’affaire d’amateurs essayant de vivre du cinéma en Corse » [Tiberi : 1984, p. 3]. Si cela paraît juste, la théorie me paraît compléter ce que l’histoire nous enseigne. En effet, le cinéma des minorités se trouve, dès son émergence, confronté à un paradoxe : s’être construit dans l’opposition à un système de représentation général qui, par là, lui a fournie les éléments même de son élaboration. Il est alors pertinent de compléter l’analyse en prenant pour clé une deuxième typologie : le « cinéma minoritaire ». Dans le premier cas, la contrainte sociosémiotique est celle d’une première confrontation à un système de représentation : c’est le moment d’une parole qui répond à un regard ; dans le deuxième, la contrainte précédente perdure, mais il faut maintenant parler, encore après la réponse : c’est le problème d’un sujet d’énoncé devenant sujet d’énonciation dans ses capacités de distinction, et non plus d’opposition.
Enfin, les cinémas des minorités, comme tout acte de création, n’augmentent leur puissance que dans la dynamique d’une déterritorialisation absolue, dans une fuite intensive les préservant, tant que faire se peut, de construire à leur tour « leur propre silence » [Preciado : 2001, 202]. La création, écrivait André Malraux, est « la lutte d’une forme en puissance contre une forme imitée ». Le problème du « cinéma corse », sans doute le seul, non pas que l’on peut poser, mais qui se pose par l’accolade des « il y a » respectifs du cinéma et de la Corse, est le suivant : que faut-il pour qu’une forme corse se répète et qu’en même temps, elle diffère bonnement ? Problème esthétique et éthique, d’abord ; mais conjointement, distinct et mitoyen, historique et politique. Le cinéma corse, c’est la chose même « à l’état libre et sauvage » [Deleuze : 1968, p. 3]. Bref, c’est un concept et son problème, aussi dérisoire qu’estimable, est celui des conditions d’un éventuel « devenir corse du cinéma ».

Références bibliographiques

(Sauf indication contraire, le lieu de publication est Paris)

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Notes
[1] Cet article est issu d’une communication au 5ème congrès de l’AFECCAV, « Penser la création », atelier « Global/Local », Vendredi 15 Septembre 2006.


Du même auteur : 
 L’archive déchirée du sujet. A propos de Aus der ferne de Mathias Müller
 Here She Comes ! Tactiques de genres : Judith Butler à la rescousse
 1. Edito n°3
 1. Edito numéro 4
 5. One Night Stand d’Emilie Jouvet, film hybride pour le plaisir des genres
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 2. Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse
 Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques

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