home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Sacrer le trivial, La prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini

La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini

 Aurore Renaut


C’est au début des années 1960 que Roberto Rossellini se lance dans son projet d’encyclopédie historique, réalisant en 1961, Viva l’Italia pour le cinéma et une série de cinq épisodes sur l’Age du fer, en 1964, pour la télévision. Pourtant, en 1966, il se trouvait alors dans une période creuse et plusieurs de ses projets avaient échoué. C’est pourquoi, lorsque l’ORTF via Jean Gruault lui propose de s’atteler au portrait de Louis XIV au moment de sa prise de pouvoir, il accepte avec joie.
Rossellini est italien et même romain avant tout, ami de la France certes, depuis le succès de Rome, ville ouverte mais rien ne le prédisposait a priori pour réaliser un film si français dans l’idée. Il admettra d’ailleurs très vite ne rien savoir de ce roi Soleil si ce n’est qu’il avait inventé « un truc pour que les nobles oublient leurs prétentions et lui fichent la paix » [1]. Louis XIV avait compris qu’on mène les hommes par l’apparence, c’est cette idée que Rossellini retiendra et dont il fera l’enjeu central de son film.

Cette apparence, il fallait y travailler. Louis XIV avait tellement souffert de l’humiliation de la Fronde, période de troubles pendant laquelle les Grands du Royaume avaient tenté de prendre le pouvoir, qu’il se servit de structures déjà en place et en développa d’autres afin de détourner l’esprit des nobles de la conspiration et les attacher à sa personne.
L’étiquette, cette chose curieuse qui réglait les codes et les devoirs à la cour des rois de France, n’a pas été inventé par Louis XIV, elle existait déjà au XVI e siècle mais c’est bien lui qui en fera un réel usage politique. De la même manière, la pratique des charges était déjà en place : elle consistait à vendre à des courtisans des « métiers » qu’ils remplissaient lors des moments publics de la journée du roi. En multipliant les charges, en en subdivisant certaines, Louis XIV réussit à en rendre l’exercice comme l’honneur suprême auquel tout gentilhomme ne pouvait qu’aspirer et auquel tous travaillaient sans relâche. Ainsi, le roi gardait au plus près de lui cette aristocratie si remuante qui n’avait plus matériellement le temps de conspirer tant il lui en fallait pour travailler à être bien vu et remarqué. Ce fut le génie politique de Louis XIV que de transformer en quelques années une noblesse puissante et organisée en pantins ridicules, afférée et tremblante devant lui.

Pour mettre à exécution ce plan politique, Louis XIV régla sa journée selon un emploi du temps très strict et mit en scène chaque instant de sa vie afin de la jouer sur la scène publique, faisant des courtisans ses spectateurs passifs. Seuls quelques uns avaient le droit d’assister aux levers et couchers du monarque, faisant ainsi de ces scènes quotidiennes et somme toute banales, les moments les plus recherchés par l’aristocratie autrefois si altière. Une autre partie importante se jouait lors des repas du roi, toute aussi dérisoire dans les faits bien que politiquement essentielle et c’est alors toute la cour qui observait Louis XIV engloutir lentement les dizaines de plats que des serviteurs empressés et solennels lui apportait les uns après les autres.
Rossellini fera de ces deux idées politiques de mise en scène des séquences clés de son film à travers lesquelles perce une autre idée forte : le roi n’est pas un homme comme les autres, il est d’essence divine et doit être abordé, observé, révéré comme tel. Ce qui ne pourrait être que des détails triviaux : un roi se lève, un roi mange, est en fait envisagé avec le même caractère sacré qu’une cérémonie religieuse.

Le lever du roi

Dormant sur une paillasse au pied du lit royal, la première à se réveiller est la femme de chambre qui après avoir ouvert les volets et sorti les vêtements du monarque d’un coffre de bois, ouvre la porte aux courtisans massés derrière, attendant patiemment que le spectacle commence. Lorsqu’ils pénètrent dans la pièce, le lit à baldaquin est encore fermé, Rossellini prend soin de nous introduire dans la scène avant le début de la représentation alors même que celui qui en a la charge ouvre les rideaux. Pourtant, bien qu’ils soient ouverts, l’argument dramatique semble d’une grande pauvreté : le roi et le reine se réveillent. Les courtisans observent en silence bien qu’ils fassent la révérence comme des comédiens. Curieuse inversion qui veut que ce soit les spectateurs qui saluent alors même que l’objet de la représentation reste d’abord indifférent, faisant abstraction de son public, conscient, en véritable acteur, que ce qui se déroule sous ses yeux est bien un spectacle. D’ailleurs, lorsque l’ambassadeur vénitien s’interrogera sur le sens d’un geste de la Reine, il le fera à voix basse comme pour ne pas déranger le bon déroulement de la pièce à laquelle il assiste. Pourtant, si le Roi est bien l’acteur principal de cette scène, il en est aussi un spectateur privilégié, se délectant de pouvoir regarder, tout en feignant de ne pas voir, les courtisans jouer le rôle ingrat qu’il leur a laissé : celui de marionnettes serviles et obéissantes, des acteurs aussi en quelque sorte mais à qui ont aurait ôté toute capacité d’action, n’ayant plus la possibilité de bouger par eux-mêmes mais seulement au signal du roi-marionnettiste.

La scène du lever est un des moments de la journée du roi le plus codé où chaque fait et geste est ritualisé par l’habitude et rendu solennel par le caractère quasi religieux de la scène : après le réveil, le roi prie, se lave le visage, se lève, s’habille. Comme dans une cérémonie religieuse, où le prêtre est l’officiant mais où diacres et enfants de chœur l’aident dans les tâches les plus pragmatiques (apporter le calice, tendre l’encensoir, sonner la cloche), le roi est de la même manière celui qui officie (en récitant la prière, en purifiant son visage) accompagné et observé par un public mêlé comme à l’église de spectateurs et de serviteurs (reprenant certains mots de la prière ; apportant le baquet, l’eau et le linge).
Et c’est bien parce que Louis XIV utilise des codes religieux pour son service personnel que cette séquence mêle à la fois sacralité et trivialité, notamment lorsque Rossellini nous fait entendre la prière matinale que récite Louis XIV, qui manque cruellement de recueillement et ressemble davantage à une corvée qu’il faut comme tout le reste accomplir par devoir. On sait que Jean-Marie Patte, qui interprète le roi, avait du mal à retenir ses textes et que Rossellini faisait inscrire ses répliques sur des grands panneaux afin qu’il puisse les lire au fur et à mesure. On imagine donc sans peine qu’il eut la même difficulté à retenir le texte latin et s’il marmonne de façon incompréhensible, Rossellini ne dût pas en être dérangé car cela servait un peu plus sa vision de l’exercice quotidien de la royauté et celle d’un Louis XIV despotique envers les autres mais bien plus conciliant envers sa propre personne.

Afin de mieux contrôler la noblesse, Louis XIV fit de l’étiquette une machine contraignante pour sa propre personne mais bien davantage pour les courtisans. Leurs gestes sont tout aussi mécaniques que ceux du monarque et l’on voit bien que si le protocole fait du roi une personne sacrée, personne n’est dupe, il s’agit d’une manœuvre politique à laquelle il faut souscrire et feindre de croire, c’est le prix à payer pour être bien en Cour. Pourtant, des signes d’agacements se lisent sur certains visages, d’autres répondent à la prière avec un petit temps d’écart : ces quelques détails anodins sont tout ce qu’il reste à la noblesse pour tenter d’exister un tant soit peu face de ce roi qui ne les voit plus.
Avec cette scène, Rossellini montre dès le début du film le dérisoire de ce rituel et le degré d’asservissement de la noblesse. Son frère lui passe la chemise, il s’agit donc d’une des plus hautes distinctions. Ce qu’on ne verra pas mais que l’histoire nous apprend est que le soir, lorsque le Grand coucher avait eu lieu, seuls quelques intimes avaient le droit d’assister au Petit coucher et de voir le roi assis sur sa chaise percée. Malgré la trivialité de la scène, les quelques places de ce spectacle coûtaient très cher. Il est évident que de cette manière, Louis XIV, grand politique, avait trouvé le moyen d’occuper la noblesse, de l’attacher à sa personne mais aussi de lui faire payer par de très grandes humiliations qu’il avait rendues quotidiennes le prix de la trahison.


Du même auteur : 
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