home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Sacrer le trivial, La prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini

La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini

 Aurore Renaut

Le repas du roi

Les repas de Louis XIV étaient très longs ; les plats défilaient sans fin et les courtisans le regardaient manger, encore une fois, debout et en silence. Nouvelle inversion laissant les spectateurs debout pendant que l’acteur reste seul, assis sur la scène. Cet espace, Rossellini le conçoit d’ailleurs vraiment comme celui d’une scène de théâtre : une sorte d’estrade, un peu en hauteur, le roi ayant tout loisir d’observer la noblesse et d’être observé par elle. Mais comme dans la séquence du lever, Louis XIV agira en fait plus en acteur qu’en spectateur et n’aura que bien peu d’égards pour son public : ses seules paroles n’étant que de rapides ordres à destination des serviteurs ; il n’aura qu’un mot pour un courtisan de l’assemblée, M. de Lorraine, qu’il priera de bien vouloir l’accompagner plus tard nourrir les chiens. Bien piètre information pourtant accueillie avec envie par l’assemblée et fierté par l’intéressé. Rossellini réussit à travers ce rapide échange de mots et de regards à faire ressentir au spectateur à quel point l’aristocratie a été assujettie, elle qui en est réduite à se réjouir de la trivialité de cette insignifiante preuve d’élection.

Le sacré n’est pas non plus étranger à cette séquence et voisine de très près avec la même trivialité. Un officier de bouche s’incline devant la viande du roi avant de le servir, il fait le même geste que le prêtre s’inclinant devant l’hostie après l’avoir élevée pour la consacrer corps du Christ. De la même manière, les viandes du roi sont-elles en quelque sorte préparées à faire partie du corps du roi. Mais si l’office religieux est en lui-même une cérémonie considérée comme solennelle et sacrée, lors de laquelle, par la transsubstantiation, le pain se transforme en corps du Christ, offert à l’assemblée en mémoire des souffrances du fils de Dieu, il apparaît blasphématoire d’user des mêmes gestes afin de ne nourrir que le seul corps physique du roi. Bien sûr, par de tels rituels, Louis XIV donne-t-il à voir à tous que sa personne est de même essence divine que le Christ et qu’il doit, comme lui, être vénéré par la foule de ses sujets, dont en premier lieu les courtisans, témoins directs et quotidiens du rayonnement de ce Dieu-Soleil.

L’histoire nous apprend que le roi était réellement considéré de la sorte et c’est à juste titre que Rossellini reprend cette idée dans son film. Pourtant, il ne donne pas du roi une image grandiose, il n’en fait pas un monarque charismatique qui pourrait justifier ce culte, comme d’autres cinéastes avant lui. Dans sa lecture, Louis XIV est davantage un grand politique dont l’intelligence a été de trouver des stratagèmes afin d’empêcher la noblesse de s’insurger à nouveau contre lui et de menacer la royauté. C’est à cette fin que Louis XIV fit en sorte de rendre sa personne inviolable en la consacrant divine bien que dans les faits il soit resté d’une très triviale humanité, et de mettre en scène sa vie et celle de ses courtisans-comploteurs en un minutieux emploi du temps, s’obligeant mutuellement à un perpétuel et épuisant face à face.

L’idée de Rossellini, à travers son projet télévisuel, était d’aller à l’encontre de l’histoire bataille et de présenter aux spectateurs les personnages qu’il mettait en scène non comme des grands hommes mais comme des hommes ordinaires. C’est ce qu’il réussit fort bien à montrer dans la Prise de pouvoir par Louis XIV : le jeune roi qui prend le pouvoir n’est pas encore le Roi-soleil dictant sa volonté à toute l’Europe, il est d’abord un jeune homme timide, posant les uns après les autres, les pions de son programme politique, utilisant intelligemment des structures déjà en place pour faire des courtisans les premiers témoins et les premières victimes de son pouvoir absolu.
Mais si Rossellini a si bien saisi cette mise en scène et cette sacralisation triviale de l’apparence comme outil d’asservissement imparable, le mérite en revient avant tout à Louis XIV, le premier à voir l’importance stratégique de cet art. En faisant de Louis XIV le véritable metteur en scène des séquences de son film, Rossellini réussit son pari le plus ambitieux : restituer le passé comme si le présent n’avait pas encore eu lieu, un passé qui n’appartenait pas encore à l’histoire mais à ces personnages qui l’avaient vécu.

Notes
Jean Gruault, Ce que dit l’autre, Paris, Julliard, 1992


Du même auteur : 
 Les Figures du transformisme dans Le Guépard de Visconti et Allonsanfan des Taviani
 Film et histoire : état des recherches et nouvelles perspectives (le projet télévisuel de Rossellini)
 Luchino Visconti adapte Le Guepard de Lampedusa

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