home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Entendre les corps dans Les possibilités du dialogues de Jan Svankmajer

Les possibilités du dialogue de l’animateur Jan Svankmajer nous présentent des individualités composées de matériaux hétérogènes.

 Frédéric Dallaire


Afin de rendre efficace cette présentation des forces, Svankmajer crée une proximité entre les matériaux déformés et le spectateur. Ce dernier n’a pas le choix, il est happé et perçoit les sons et les images dans toute leur puissance, sans la médiation d’une forme et la distance d’un sujet bien constitué. La sensibilité devient alors un lieu d’expérimentation où les fonctions de nos organes ne sont pas, comme c’était le cas chez Kant, circonscris dans quelques catégories qui définissent a priori l’ensemble des possibilités perceptives. Dans l’univers de Svankmajer, tout n’est pas joué d’avance. Il faut se confronter au film afin de découvrir quels effets il peut produire. Ainsi, l’expérience immédiate permet de ressentir des forces difficilement perceptibles dans notre quotidien, trop conditionné par les habitudes et les clichés. Deleuze affirme que l’art « réclame un élargissement de la perception jusqu’aux limites de l’univers » (Deleuze, 2002, p.306). Et il ajoute qu’« élargir la perception, c’est rendre sensibles, sonores (ou visibles) des forces ordinairement imperceptibles » (Deleuze, op. cit., p. 309).

Pour réaliser ce projet, il faut que l’œuvre d’art pousse les sens vers une limite perceptive oèu l’œil et l’oreille se découvre des capacités nouvelles qui échappent aux habitudes et aux clichés. Loin des formes, des représentations et catégories qui conditionnent notre perception, il semble possible d’effectuer de nouvelles connexions qui nous font découvrir des fonctions inusitées, soit tout un processus de déterritorialisation de la sensibilité. Dans Les possibilités du dialogue , cet « exercice supérieur » (voir Deleuze, 1985, p. 339-341) des sens est lié au toucher. Ainsi, Svankmajer affirme que « [p]our entrer en contact avec les objets, il faut pouvoir les montrer en détail pour évoquer le toucher » (Entretien, 24 Images, p. 66). Au niveau visuel, l’animateur aplatit l’espace en nous présentant un univers pratiquement bi-dimensionel. L’absence de perspective et l’utilisation de très gros plan, oèu la notion de forme et de fond n’est plus pertinente, lui permet d’explorer les textures et les plissements d’un matériau dé-formé. Apparaissent alors les fibres du poulet, le brillant du métal, la granulation du sucre, etc. Cette démarche permet de créer visuellement un espace tactile, que Deleuze nomme l’ « espace haptique ». Ce terme vient du grec aptô, qui signifie toucher. Il « désigne une certaine possibilité du regard consistant à tâter l’objet, à le palper... » (Buydens, 1990, p. 103). Pour Deleuze, « [h]aptique est un meilleur mot que tactile, puisqu’il n’oppose pas deux organes des sens, mais laisse supposer que l’œil peut lui-même avoir cette fonction qui n’est pas optique » (Deleuze, 1980, p. 664). L’œil vibre au rythme des textures, il en découvre les puissances. Il n’a pas la distance nécessaire pour percevoir les formes, ce qui favorise l’exploration des objets pour leurs qualités matérielles. Au niveau sonore, il nous semble que le gros plan sonore et l’utilisation de sons bruts permettent également une écoute haptique. Ainsi, l’oreille découvre des richesses concrètes dans un matériau intensif, et vibre au gré des variations timbrales et rythmiques de sons qui ont une proximité et une présence déstabilisantes. Finalement, c’est l’amalgame des perceptions haptiques, visuelles et sonores, qui permettent de sentir les forces à l’œuvre dans les qualités-puissances des matériaux. En effet, Svankmajer privilégie les relations verticales, la synchronie entre l’image et le son. Loin d’une simple redondance, cette stratégie permet au son de résonner dans l’image et vice-versa. Véronique Campan nous a montré comment le son porte son écho dans l’image et favorise une « modulation réciproque » (Campan, p. 63) des occurrences visuelles et sonores. Par exemple, l’œil tâte les lignes brisées du papier qui se froisse et l’oreille palpe la puissance aggressante des crépitements aigus. Ces deux sensations influencent et dérangent notre perception de l’événement audiovisuel. La puissance tactile est véritablement efficace puisqu’on assiste à un enrichissement mutuel de deux perceptions haptiques. C’est alors qu’on peut sentir la force agissant sur le papier qui nous révèle la qualité-puissance du froissement.

Cette puissance atteint directement le système nerveux et provoque des sensations tactiles. À la fonction optique de l’œil et à la fonction auditive de l’oreille, Svankmajer nous fait découvrir une fonction tactile de l’audiovision. Par un travail manuel sur les textures et une descente dans la réalité brute quotidienne, il laisse entrevoir que l’audiovision peut toucher, c’est-à-dire que l’œil et l’oreille peuvent atteindre une grande proximité avec la matière. Le philosophe Spinoza affirmait qu’ « on ne sait pas ce que peut un corps ». Que peut l’œil ? Que peut l’oreille ? Svankmajer nous prouve qu’ils peuvent toucher. Ce tactilisme n’a rien à voir avec une métaphore. L’œil ne fait pas comme s’il touchait. Il est littéralement poussé à une limite où il acquiert une fonction tactile. Cette idée nous conduit à un décloisonnement des sens oèu l’expérimentation nous fait découvrir des puissances et des capacités insoupçonnées. On ne sait pas ce que peut un corps.

La démarche immanente de Svankmajer répond en définitive à « un problème de consistance ou de consolidation : comment consolider le matériau, le rendre consistant, pour qu’il puisse capter ces forces non sonores, non visibles, non pensables ? » (Deleuze, MP, p. 423). Nous avons vu les différentes étapes de cette démarche. Tout d’abord, Svankmajer violente, fragmente et dé-forme les objets, et du même fait, la logique représentative. Ensuite, ce processus révèle la nature intensive des choses, ces forces élémentaires qui précèdent la mise en forme de la matière. Enfin, ces puissances ont besoin, pour être senties, d’une présence, d’une proximité de la matière (gros plan, texture, son brute) où nos sens sont agressés, poussés à une limite, où ils se découvrent de nouvelles fonctions. Voir et entendre autrement le quotidien, telle est l’objectif fondamental de l’art de Svankmajer.

Cette esthétique qui propose une façon différente de ressentir les occurences audiovisuelles est, à notre avis, inséparable d’une éthique. Le problème de l’art serait donc d’élargir la perception, de pousser les sens vers une limite selon laquelle les habitudes sont inutiles, où, dans le cas qui nous intéresse, le dialogue devient profond, violent, créateur, dérangeant. Maintenant qu’un film a poussé mes sens à une limite qui me révèle des capacités nouvelles, comment puis-je, dans ma vie, adopter ces postures et redécouvrir mon quotidien ? C’est l’entreprise la plus générale de Svankmajer qui, sous le joug du système communiste tchèque, tente de présenter les forces destructrices à l’œuvre dans les discours officiels. Grâce à la fonction haptique de mes sens, est-il possible de retrouver cette proximité avec les objets et les personnes où, loin des formes préexistantes, je ressens les forces qui les traversent, les intensités qui les animent ? Le cinéma est alors essentiel, car il épaissit la vie et découvre sous la couche superficielle des clichés et des habitudes des forces immenses qui nous obligent à entendre, à voir, mais surtout à vivre autrement.

Bibliographie
BENAYOUN, « Jan Svankmajer et ses paliers », dans Positif, no 346, décembre 1989, p. 46-47.
BOULEZ, Pierre, Penser la musique aujourd’hui, Ghontier, Paris, 1965.
BUYDENS, Mireille, Sahara : L’esthétique de Gilles Deleuze, Vrin, Paris, 1990.
CAMPAN, Véronique, L’Écoute filmique : écho du son en image, Presses Universitaire de Vincennes, St-Denis, 1999.
CIMENT, Michel et CODELLI, Lorenzo, « Entretien avec Jan Svankmajer », dans Positif, no 345, novembre 1989, pp. 45-47.
DELEUZE, Gilles, « Boulez, Proust et le Temps », dans BOULEZ, Éclats 2002, Mémoire du livre, Paris, 2002, pp. 301-310.
DELEUZE, Gilles, L’Image-Temps, Minuit, Paris, 1985.
DELEUZE, Gilles, Le Pli, Minuit, Paris, 1988.
DELEUZE, Gilles et GUATTARI, Félix, Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980
JEAN, Marcel, Le Langage des lignes, Laval (Québec) : Édition Les 400 coups, coll. Cinéma, 1995.
JODOIN-KEATON, Charles, « Entretien avec Jan Svankmajer », dans 24 Images, nos 88-89, automne 1997, pp. 64-71.
JODOIN-KEATON, Charles, « La main scrutatrice de l’animateur », dans 24 Images, nos 88-89, automne 1997, pp. 60-63.
JODOIN-KEATON, Charles, L’œuvre de Jan Svankmajer : un surréalisme animé, Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, novembre 1998.
KRAL, Petr, « Questions à Jan Svankmajer », dans Positif, no 297, novembre 1985, pp. 38-43.




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