home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Les vidéoclips de Fred Poulet

Les vidéoclips de Fred Poulet : ébauches d’un cinéaste en devenir ?

 Boris Henry

Les vidéoclips de Fred Poulet : ébauches d’un cinéaste en devenir ?

Un artiste protéiforme


Fred Poulet est né en 1961, à Dijon. Issu d’une famille de peintres en bâtiment, il débute à son tour dans ce métier et l’exerce pendant presque dix ans. En tant que peintre patineur, il travaille sur les décors de nombreux films, dont La Fille de D’Artagnan (1994) de Bertrand Tavernier, Pola X (1999) de Leos Carax, Vénus beauté (institut) (1999) de Tonie Marshall, Le Créateur (1999) d’Albert Dupontel, Mademoiselle (2001) de Philippe Lioret, Femme Fatale (2002) de Brian De Palma.

Parallèlement à la peinture, il a toujours joué de la musique, d’abord comme guitariste au sein de divers groupes amateurs, puis comme auteur-compositeur-interprète sous son propre nom. Le chef décorateur qui le fait débuter sur des tournages, Benoît Barouh, est le neveu de Pierre Barouh, interprète notamment de la chanson Samba Saravan entendue dans le film Un homme et une femme (1966) de Claude Lelouch et célèbrepour son « Chabadabada ». Benoît Barouh présente Fred Poulet à son oncle qui le signe sur sa maison de disques, Saravah [1]. Fred Poulet y enregistre ses trois premiers disques : Mes plus grands succès (1995), Encore cédé (1996) - qui lui vaut en 1997 d’être l’un des « Paris d’Inter » de France Inter - et Dix ans de peinture (1998). Il a depuis enregistré Hollywood, Baby (2003) et Milan Athletic Club (2005). Parallèlement à ces projets en solo, il œuvre depuis 2000 au sein de Beau catcheur, duo constitué avec la contrebassiste Sarah Murcia, par ailleurs sa compagne. Il a également collaboré avec les guitaristes de jazz Noël Akchoté et Gilles Coronado, effectuant avec le premier la musique d’un film pornographique - Elixir, édition spéciale (2000) de John B. Root, film produit et diffusé par Canal + - et enregistrant avec le second le disque Golden Retrieval (2005). Récemment, il a écrit plusieurs textes pour Slalom Dame (2006), le deuxième disque de l’actrice chanteuse Jeanne Balibar.

Artiste protéiforme, il écrit depuis janvier 1999 une chronique sur le sport dans la revue trimestrielle Vacarme, conçoit des scénographies pour d’autres artistes (les groupes Lilicub, Las ondas Marteles et Limousine), effectue fréquemment des performances mêlant musique et projections, réalise des vidéoclips pour ses propres chansons comme pour celles d’autres chanteurs (Piers Faccini, Las ondas Marteles, Franck Monnet et Kat Onoma).

Au sein de ces différentes activités et créations, quels que soient les médias que Fred Poulet utilise, le travail de la couleur, de la lumière et du son, l’interprétation et la mise en scène... sont les principaux fils conducteurs de son œuvre.

S’ouvrir aux paradoxes


Dès leurs titres, les disques de Fred Poulet s’offrent comme décalés. Mes plus grands succès (1995) est un surprenant titre de premier album, sauf si Fred Poulet considérait lors de sa réalisation qu’il serait peut-être son unique album, donc celui contenant ses plus grands succès. Ce sens est d’ailleurs suggéré par le titre de son deuxième disque, Encore cédé (1996), qui paraît indiquer son étonnement d’avoir réalisé un deuxième album, interprétation étayée par l’écriture du titre sur le compact disc lui-même : au lieu du verbe céder, « Encore » y est suivi du logo « Compact Disc - Digital Audio ». Le titre de son troisième album, Dix ans de peinture (1998), rend compte des dix années qu’il vient de passer à gagner sa vie comme peintre. Hollywood, Baby (2003) met en avant un cliché du film américain - nous imaginons aisément cette phrase prononcée par quelqu’un comme Samuel Fuller au cours d’une de ses apparitions cinématographiques. Ce disque s’intitule ainsi car, selon Fred Poulet, c’est son « premier disque véritablement cinématographique » [2], raison pour laquelle il reproduit dans le livret des photogrammes issus de films érotiques américains des années 70 réalisés en Super-8 et qu’il a achetés sur des marchés aux puces. Quant à Milan Athletic Club (2005), ce titre évoque l’Italie et le foot, mais avec une distorsion dont Fred Poulet a le secret : il n’est pas question ici du club de foot Milan AC, dont le nom complet signifie « Milan Associazione Calcio ». Par le nom « Milan », ce titre est porteur de l’ambiance italienne que Fred Poulet a souhaité donner à son album, tandis que l’expression « Athletic Club » est un hommage au footballeur Vikash Dhorasoo qui a débuté au Havre Athletic Club, puis a joué une saison au Milan AC et que Fred Poulet rencontre au moment où il réalise ce disque.

Fred Poulet a donc l’art et la manière de concevoir et d’utiliser des expressions qui paraissent dissimuler des doubles sens alors qu’elles sont à apprécier littéralement... et vice-versa. Il considre toujours ce qui peut conduire ˆ un certain dŽcalage, ce notamment dans les textes de ses chansons où il emploie largement jeux de mots, assonances et allitérations et autres éléments verbaux qui, une fois réunis, créent des doubles sens. Sa chanson Walking Indurain est un hommage au coureur cycliste espagnol Miguel Indurain - quintuple vainqueur du Tour de France (de 1991 à 1995) -, mais elle évoque de manière détournée la chanson de Grace Jones intitulée Walking in the Rain (1981) - ce détournement est relayé par les paroles elles-mêmes puisqu’il est question de « Sous la pluie se mouiller ».

Nous sommes ici au cœur de l’art de Fred Poulet : faire cohabiter premier et second degré, les obliger à se croiser et récolter ce qui en résulte. Fred Poulet aime donc se mettre en porte-ˆ-faux, notamment en s’imposant des contraintes de création qu’il s’efforce ensuite de tenir. Ainsi, pour l’album Golden Retrieval conçu avec Gilles Coronado, les deux artistes devaient se voir une fois par semaine et garder systématiquement ce qu’ils enregistraient. Plus largement, Fred Poulet cherche à « utiliser ou créer des paradoxes » et estime que « cela est fertile ». Alors, comme il l’écrit dans sa chronique sportive intitulée « Épilogue » : « Les états d’âme, la complexité et les paradoxes qui en découlent sont restés la matière privilégiée de tous mes travaux [...] » (Vacarme, n°36, été 2006). S’il vénère le premier degré, il ne peut s’empêcher de travailler le second. De fait, il s’intéresse particulièrement aux « paradoxes puissants assez significatifs » qu’il y a, selon lui, entre le premier et le second degrés.

Tout cela se retrouve dans son goût pour la reprise et le détournement de mots, sons, images, œuvres déjà existantes. La raison d’être du duo Beau catcheur est de reprendre, et parfois de détourner, des grands succès populaires originellement assez orchestrés et de les interpréter de manière dépouillée avec seulement une contrebasse et une voix, l’objectif étant qu’ils continuent à faire sens, mais différemment. Ainsi, Beau catcheur interprète en allemand Les copains d’abord de Georges Brassens. Ce sens du détournement est également présent dans l’utilisation que Fred Poulet fait des images de cinéma lorsqu’il intervient dans le cadre de projections expérimentales : il s’intéresse tout particulièrement à la confrontation du cinéma et de la vidéo, à la vibration de la lumière, aux effets stroboscopiques... diffusant par exemple, côte à côte et au ralenti, un même extrait de film, l’un projeté en Super-8 et l’autre en vidéo numérique, jouant sur l’effet stroboscopique qui se produit au cœur du dyptique, là où se juxtaposent les deux films.


Du même auteur : 
 John Woo et les enfants de la balle
 Reprise d’une soutenance de thèse : Tod Browning, le spectacle du corps

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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