home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
Passages en envers : Campus et Cronenberg
 Guillaume Campeau-Dupras

Première transition : la fente, seuil du possible

Dans la première transition de Campus, l’artiste-sujet, grâce au trucage de la technologie vidéo, en arrive à « s’auto-engendrer », autrement dit à se créer lui-même par lui-même, à être son propre « engendreur », mais du même coup, paradoxe ultime, il « se retourne comme un doigt de gant [15] », s’invagine. Son surpassement est donc proportionnel à sa régression puisqu’en devenant son géniteur, il en arrive à être aussi son propre fœtus ; à la fois il naît de lui-même et s’engloutit dans lui-même. C’est un étrange voyage à « deux faces » que nous fait faire Campus, dans un envers pour le moins « inverti »... On croit halluciner, et pourtant si, on voit bien que « c’est possible » ! Parce qu’il s’agit bien de ça ici, de montrer le poids du possible d’un auto-engedrement. L’individu qui doit constamment se recréer se fait renaître et s’engloutit toujours à la fois. Il croit dépasser une limite, passer de l’autre côté de la toile de lui-même, mais ne fait que se réinvestir à nouveau dans ce qu’il était, comme il l’était. Il a l’illusion de traverser la fente vers une apparence idéale, mais il ne fait que retourner en lui-même, laissant une plaie sur la toile - la marque indélébile de son passage en envers. Renn aussi se confronte à la fente pour passer en envers. Il engloutit la tête dans l’écran d’un téléviseur devenu une machine sensuelle - écran qui montre une bouche de femme qui le somme de venir à elle - pour simuler d’étranges préliminaires avec cette surface molle transformée en attribut sexuel [16] . Un peu plus loin, toujours assis devant son téléviseur, Renn remarque que son ventre s’ouvre en une sorte de plaie en forme vaginale et y introduit un pistolet. Après un premier contact avec la fente fantasmatique de l’écran (la bouche de la femme), Renn devient marqué de l’intérieur, blessé au ventre, et commence à muter. Il acquiert ainsi la possibilité d’auto-engendrer de la chair, transformant le pistolet en pistolet de chair. À mesure qu’il perd le fil entre ses hallucinations et la réalité, il obtient cette faculté de se surpasser par la chair, de tendre de plus en plus à cet idéal de la chair nouvelle. Mais la fente/plaie de son ventre est aussi celle par laquelle Convex introduit les cassettes vidéo pour le programmer. En même temps qu’il est au seuil du possible près d’un plus que possible au-delà de lui-même (pistolet et utérus, destructeur et générateur de vie), il a perdu le contrôle absolu de sa personne (en-deça de lui-même - manipulable et programmable à souhait, sans personnalité). Renn et Campus sont confrontés à la même question : est-ce possible (qu’une telle image existe, que mon corps puisse faire cela) ? Et dans les deux cas, les sujets se rendent compte que oui, c’est possible. Rien ne semble impossible ni à Renn (Videodrome, nous l’avons dit, est la preuve pour lui que tout est possible) ni à Campus (grâce à la vidéo, il peut bien s’auto-engendrer s’il veut), mais le problème est que la traversée laisse des marques et qu’au bout les guette l’action pathologique.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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