home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
Passages en envers : Campus et Cronenberg
 Guillaume Campeau-Dupras

Seconde transition : la transparence, lieu du visible

Les deux faces de l’acte pathologique, inhibition et impulsion, sont distinctes l’une de l’autre mais devant l’insuffisance, elles sont indiscernables. Il y a un point où de l’avers à l’envers, on revient toujours au même : l’insuffisance, le (manque de) fond. Renn passe en envers de la dépression en devenant dépendant de Videodrome, mais le constat avec lui-même est le même que pour le sujet dépressif : entre ses hallucinations et la réalité, il vit une rupture d’intersubjectivité. L’avers et l’envers, les deux faces, la réversibilité, on est près de l’image-cristal deleuzienne : « L’image-cristal, ou la description cristalline, a bien deux faces qui ne se confondent pas. C’est que la confusion du réel et de l’imaginaire est une simple erreur de fait, et n’affecte pas leur discernabilité : la confusion se fait seulement « dans la tête » de quelqu’un. Tandis que l’indiscernabilité constitue une illusion objective ; elle ne supprime pas la distinction des deux faces, mais la rend inassignable, chaque face prenant le rôle de l’autre dans une relation qu’il faut qualifier de présupposition réciproque, ou de réversibilité. En effet, il n’y a pas de virtuel qui ne devienne actuel par rapport à l’actuel, celui-ci devenant virtuel sous ce même rapport : c’est un envers et un endroit parfaitement réversibles. [17] »

Cette illusion du tout est possible que nous abordions précédemment, ce « là-devant » de l’apparence à atteindre, est une virtualité qui absorbe l’individu souverain. Vers le milieu de Videodrome, Renn se fait poser sur la tête un casque spécial permettant d’enregistrer ses hallucinations. L’image qu’il voit d’abord défiler devant ses yeux est semblable à une image vidéo, opaque et fortement pixelisée. Puis, l’image redevient « claire », transparente. Renn tombe dans une hallucination pure, une réalité virtuelle. C’est une aberration en soi parce que Renn hallucine depuis le début du film, il n’y a donc pas d’hallucinations plus ou moins pures qu’une autre, une réalité tout à coup plus virtuelle que la précédente [18] . Mais le fait est là, on voit le fondu opaque-transparent et on est obligé de comprendre qu’il y a un passage entre l’actuel (opaque) et le virtuel (translucide). Le processus est irréversible : Renn est absorbé par ses hallucinations (virtuelles) et ses hallucinations définissent toujours sa nouvelle réalité (actuelle). Une fois qu’il est passé de l’autre côté, dans ses hallucinations, il ne peut plus revenir en arrière. Même s’il revenait à une réalité non hallucinée, elle lui apparaîtrait nécessairement différente de ce qu’elle était avant. « L’image virtuelle absorbe toute l’actualité du personnage, en même temps que le personnage actuel n’est plus qu’une virtualité [19] » disait Deleuze. Dans son passage en envers, Renn, après être passé du seuil du possible, arrive à un nouveau lieu, celui du virtuel et de la transparence. Campus, après un premier échec, tente un nouveau passage en effaçant du doigt le reflet de son visage, et en tentant de coller sa silhouette à une autre image de lui, derrière la première image. On découvre ici la même problématique actuel/virtuel où en effaçant/creusant son image actuelle, Campus découvre son image virtuelle qui est similaire à son image actuelle. À la fois cette nouvelle image (virtuelle) se calque presque à la précédente (actuelle) et l’entraîne à fondre les deux images en une, à la fois elle glisse à être ce qu’elle était et donne à la précédente (actuelle) l’attribut d’un faux, d’un « tout-aussi-virtuel » que l’autre. La frontière actuel/virtuel est dans les deux cas liée au translucide, au transparent (image-cristal). Le virtuel est le lieu idéal de la transparence, le lieu où l’individu souverain se réaliserait totalement dans l’apparence. Cette transparence, c’est aussi le lieu de la rupture de l’intersubjectivité, comme le souligne Fédida : « L’exemple qui peut le mieux illustrer cet échec de la communication intersubjective peut être trouvé - ainsi que je l’ai rappelé - dans le Huis-clos de Sartre, où chacun a cette sensation insupportable d’être constamment pénétré par la pensée de l’autre (rupture des apprésentations), comme s’il lui était transparent : dans le huis clos, cette transparence fait qu’il est impossible de constituer une image de soi qui puisse être une image pour soi. Les miroirs ont disparu de la pièce et aucune pensée, aucun mot et même pas le silence ne permettent d’échapper à cette violence de l’intrusion de la présence de l’autre. Chacun présente sa propre représentation de soi et de l’autre. [20] »

Dans le Huis-clos de Sartre, la pénétration de la pensée est liée à la transparence devant le regard de l’autre et à l’absence du miroir. Dans Videodrome, où il est indirectement question de réalité virtuelle [21] , la problématique ressemble à un huis clos, mais un huis clos sur soi-même : Renn ne se retrouve pas enfermé avec les autres (dans l’enfer des autres) mais s’invagine en lui-même, dans ses hallucinations (dans l’envers de lui-même). Les conclusions sur la rupture de l’intersubjectivité restent similaires. Dans un univers virtuel idéal où chacun vivrait dans son apparence (l’image virtuelle de lui-même plutôt que sa psyché, bien sûr) ou dans ses fantasmes (réalisés plutôt qu’encore hallucinés), l’être devient transparent. L’individu souverain, rappelons-le, crois au pouvoir de l’actualisation du virtuel. Il croit pouvoir atteindre un jour non pas l’au-delà de l’écran mais bien la surface même de l’écran. Le visible (apparence) est plus important pour lui que l’invisible, l’opaque (intérieur, caché [22] ). Pour Renn, le tout est possible s’associe surtout à un « tout est visible » : ce qu’il cherche, c’est diffuser de tout à la télévision, de faire voir tout. S’il avait trouvé le lieu pour actualiser ses fantasmes d’un côté (il a pu tout voir avec l’émission Videodrome), il devient un être transparent de l’autre (on peut enregistrer ses hallucinations donc pénétrer sa pensée). S’agirait-il d’un nouveau théorème bien cronenbergien : « une société de la transparence est une société de contrôle [23] » ? Dans le lieu du tout est visible, dans une société de la transparence, l’intime se perd, s’ouvre aux autres ; le fond de soi se dégrade en viol, viol par la pensée de l’autre, mais aussi viol de soi par soi. Renn est pénétré dans la pensée et dans le corps. Après que ses hallucinations aient été enregistrées, on lui introduit des vidéocassettes dans le ventre, ce ventre fortement sexué, comme si on le violait. Mais bien avant d’être pénétré et violé par les mains des autres, Renn se pénètre lui-même, en s’introduisant un pistolet dans le ventre. Plutôt que de l’autoérotisme, il s’agirait ici d’un « autoviol [24] ». Retournons à Fédida : « Autoérotisme signifie ainsi la capacité du fantasme de former et de transformer le « lieu » du plaisir qui, comme le dit Aristote, est de s’engendrer de lui-même par son propre mouvement. En ce sens, ce qu’on appelle « psychique » n’est autre que le fantasme dans sa nature d’autoérotisme hallucinatoire. Toute la notion de dépressivité comme échange, et formation par cet échange, se retrouve ici dans cette signification économique de l’hallucinatoire. On pourrait ajouter que l’autoérotisme du fantasme est la seule forme dans laquelle on peut penser la dépressivité. [25] »

Pour Fédida, psychique et autoérotisme hallucinatoire sont liés, comme dépressivité, échange et créativité. Mais, paradoxalement, alors qu’elle propose l’actualisation du fantasme dans la réalité virtuelle, la société de la transparence se refuse à l’autoérotisme et à la dépressivité - du moins chez Cronenberg. Ce qui, au début du film, apparaissait comme les fantasmes de Renn (Videodrome), un lieu idéal pour engendrer du plaisir de lui-même, est surtout cause de maladie (tumeur au cerveau qui cause les hallucinations, ou vice versa selon le Professor O’blivion). Le propriétaire de Videodrome, Convex, ne regarde jamais Videodrome (sinon il aurait lui aussi une tumeur) : c’est avant tout un complot qui vise à contrôler, et il garde bonne distance avec l’émission. Mais bien plus, là où tout à coup quelque chose s’ouvre vers le « fond » de Renn, en l’occurrence son ventre, on assiste à un mouvement de panique et de souffrances internes du personnage beaucoup plus que de dialogues et de lieu de fantasme. Ce qui amène le spectateur à voir Renn se brutaliser, à refouler la pulsion (le pistolet) au plus profond de soi. Renn rejète la dépressivité, tout comme il a peur de son (manque de) fond. Au niveau du diagnostic, c’est LA cause de son passage en envers dans l’addiction et dans l’impulsion. Sur la transparence et l’interpénétration des pensées, Fédida apportait aussi le problème de l’absence de miroir. Il est vrai, dans Videodrome, il n’y a pas de miroir, tout comme il y a très peu d’extérieur. Pourtant, le miroir est la transparence même d’une apparence pure et virtuelle, sans psyché. Renn, bien qu’il ne puisse jamais se confronter à son image, ne cherche pas à se voir non plus. Certes, la présence, l’intrusion et la pénétration de l’autre lui causent problème. Seulement, à la base, c’est sa seule présence et ses propres hallucinations sur lesquelles il n’a pas de contrôle qui entraînent le reste du problème. Selon nous, ce serait peut-être encore plus inquiétant pour Renn s’il arrivait à se voir, tout comme un miroir dans le Huis-clos de Sartre ne résoudrait pas pour autant le problème de l’image de soi pour soi, au contraire [26] : l’image de soi dans le miroir, on le sait tous, ne suffit jamais à nous renvoyer toute notre image. Il n’y a pas plus d’image de soi qui s’y forme puisqu’on demeure toujours incomplet devant un miroir. Selon nous, la transparence, cette impossibilité de soi à créer une image pour soi, est beaucoup plus notable non pas lorsque les miroirs ont disparu devant les autres, mais bien lorsqu’il ne reste plus que soi et le miroir [27] . On est incomplet devant un miroir, mais bien pire, on ne sait pas plus qui l’on est en s’y regardant. Nos yeux et notre sensation seront toujours limités pour que nous nous y donnions une image « ontologique » de soi. C’est ce que Campus démontre : en se questionnant sur comment dépasser un regard narcissique sur soi, comment se donner à soi-même une image « profonde » de soi, Campus finit par brûler sa propre image. Juste avant, il tente de voir ce qu’il y a derrière son reflet en effaçant une première image, et tombe à nouveau sur une image de lui, comme s’il lui était impossible de sortir de ce « là-devant » de l’apparence, parce que la transparence du miroir tout comme l’apparence sont infranchissables [28] . Ce que découvre le spectateur finalement avec Three transitions, c’est surtout un dispositif subjectif aberrant, un dispositif qui dévoile l’échec de la subjectivité. En perdant son intersubjectivité, Renn perd son opacité devant le monde et devient un être de pure transparence, mais en envers, en cherchant à dévoiler où se cache le vrai soi, le fond de lui-même, Campus se retrouve encore une fois comme être d’apparence, tout aussi transparent que son compagnon. Les deux prennent des chemins opposés et se retrouvent dans le même lieu, la transparence, le visible.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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