home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
Passages en envers : Campus et Cronenberg
 Guillaume Campeau-Dupras

Troisième transition : l’exécution, sortie du lisible

« Yeah... video-arena, video-circus... » répond Renn lorsqu’on lui demande la définition de Videodrome. Cette arène, ce cirque de la vidéo, du monde contemporain, Cronenberg l’avait bien prédit, c’est le corps - inutile de revenir sur ce point. Dans la société du tout est possible où tout est visible, le corps, c’est où s’affirme l’apparence et où, idéalement, s’afficherait toute l’identité. À l’heure des mutations biotechnologiques postmodernes, la conception de notre corps est le lieu de la subjectivité personnelle et sociale, en bref, de l’idéologie. Par exemple, le refus de la dépressivité, voire de l’autoérotisme, de la société de la transparence est réinvesti dans le discours sur les anti-dépresseurs : non dans ses objectifs (guérir) mais dans son concept, l’anti-dépresseur vise à contrer dans le corps (chimiquement) plutôt que dans la psyché (par la psychothérapie) la dépression... en bref, à l’annuler plutôt qu’à la comprendre. Après la transparence de la réalité virtuelle, Videodrome met en scène la perméabilité du corps cybernétique postmoderne, celui du cyborg, « a hybrid of machine and organism, a creature of social reality as well as a creature of fiction [29] ». Cette nouvelle identité cybernétique et mutante aura pour Renn des conséquences que nous avons déjà analysées (être suprême et perte de personnalité). Ce que l’on doit noter, c’est que si les pensées de Renn étaient transparentes dans le visible, son corps devient perméable dans le lisible. Avec la cybernétique et la biotechnologie, « bodies are not born ; they are made. Bodies have been as thoroughly denaturalized as sign, context and time. [30] » Le corps devenu signe dont parle Donna J. Haraway est un corps d’une société où domine le code, une société fortement militarisée et dépendante de l’informatique. En bref, dans cette société : « Any objects or persons can be reasonably thought of in terms of dissassembly and reassembly ; no ‘natural’ architectures constrain system design. Design is none the less highly constrained. What counts as a ‘unit’, a one, is highly problematic, not a permanent given. Individuality is a strategic defence problem. [31] »

Renn est bien cet être qu’on déassemble et réassemble à notre guise et qui développe des moyens d’autodéfense « stratégique » pour le moins surprenant, soit un pistolet de chair. En amalgamant la chair de sa main à un fusil, Renn devient cyborg, et cela ne veut pas simplement dire qu’il est un hybride de chair et de métal mais qu’il est devenu une interface lisible, une surface où apparaissent des codes : la pulsion qu’il avait refoulée, cette dépressivité qu’il avait rejetée, ressort d’une façon lisible, en un « pistolet de chair [32] », et non en un « pistolet en chair [33] », parce que le pistolet et la chair s’intercalent ensemble au corps, comme dans un texte où l’on ne distingue jamais le fond (l’écriture) de la surface (le papier). D’où l’idée que dans la société postmoderne de la biotechnologie, les frontières sont rendues perméables, et la convergence entre la machine, le corps, le texte, la technique et les fantasmes domine sur leurs limites réciproques. Haraway explique que : « In particular, there is no ground for ontologically opposing the mythical to the organic, textual, and technical. Their convergences are more important than their residual oppositions. The privileged pathology affecting all kinds of components in this universe is stress - communications breakdown. In the body stress is theorized to operate by ‘depressing’ the immune system. Bodies have become cyborgs - cybernetic organisms - compounds of hybrid techno-organic embodiment and textuality [...] The cyborg is text, machine, body, and metaphor - all theorized and engaged in practice in terms of communications [34] . »

Après le tout est possible et le tout est visible apparaît finalement le tout est lisible, où tout est devenu matière à codes et à interfaces, et où l’être même, le cyborg, a atteint cet idéal de la surface, d’une apparence malléable et extensible où tout se joue. L’image est plus qu’une simple image, un reflet ou une illustration, elle est une référence. Elle s’est mutée avec son référant et n’offre pas d’alternative : elle dirige, domine, donne la voie à suivre. L’image n’a plus de fond et n’est pas non plus sans fond, infinie : elle est « là-devant » comme un signal perpétuel. Renn n’a pas le choix du moment où il a vu Videodrome : il est sommé à devenir cyborg. Dans le lieu du visible, il pouvait encore passer d’un avers à un envers (actuel et virtuel), mais arrivé au lisible, il ne lui reste que l’entrée ou la sortie (« input » et « output »). Après deux tentatives à passer en envers, à trouver une image qui colle à son autoportrait ou un soi qui soit plus que ce satané reflet, Campus décroche et brûle le cadre de l’autoportrait. Il se refuse à laisser une image qui ne serait qu’un signe pur. Il y a une dernière résonance [35] entre la troisième transition de Campus et la scène finale de Videodrome : d’un côté, Campus brûle son image, son reflet vidéographique, devant nos/ses yeux ; de l’autre, Max Renn regarde sur un téléviseur la scène de son suicide derrière les flammes à l’aide de son pistolet de chair au nom de la chair nouvelle, avant d’exécuter exactement cette scène, ce plan tel qu’il l’a vu sur le téléviseur. Les deux scènes présentent l’exécution (de son image ou de soi), la visualisation de cette exécution dans l’image vidéo et la flamme comme consubstantielles. Dans les deux cas, l’exécution se fait pour atteindre à une substance supérieure (le vrai soi, la chair nouvelle). Leur ultime passage en envers est à tous deux une sortie. Après être passés sur le seuil du possible, entrer dans le lieu du visible, les deux sortent du lisible. En bref, ils refusent la surface et demandent le droit à l’insuffisance.




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr