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Charlot prend la parole aux mots
 Mariange Lapeyssonnie

Mariange Lapeyssonnie propose ici une présentation de son dernier ouvrage sur Charlie Chaplin, suivi d’une étude inédite de Limelight.

Charlot prend la parole aux mots

Chez Aleas Editeur, 2008

Mariange Lapeyssonnie

Résumé Cet article est une présentation succincte de mon ouvrage, à paraître prochainement chez Aleas Editeur, à Lyon, intitulé Charlot prend la parole aux mots. Il a pour but de présenter l’étude critique que j’ai consacrée aux films parlants de Chaplin de 1936 à 1967 pour tenter de saisir comment le cinéaste travaille le langage en profondeur dans une dimension d’écriture cinématographique singulière.

Présentation de l’ouvrage

-  Chaplin a expliqué, tôt dans sa carrière, la difficulté d’exister par les mots puisque, depuis la naissance du cinéma, la pantomime et l’art du mouvement en sont l’expression même. Pendant très longtemps après 1927, avènement de la parole avec Le chanteur de jazz, il est donc réticent à réaliser des films parlants. En mai 1929, il assure encore, d’un ton ferme et sans réplique dans une interview accordée au British United Press : « I will never play in a talkie. They are ruining the motion picture art. » En septembre 1931, il récidive et précise sa position dans une argumentation soutenue : « The silent pictures first of all is a universal mean of expression. Talking pictures necessary have a limited field, they are held down to the particular tongues of particular races. I am confident that the future will see a return of interest in non-talking productions because there is a constant demand for a medium that is universal in its utility. [...]I regard talking pictures it only as an addition, not a substitution [...] pantomime as always been universal means of communication. It existed as the universal tool long before language was born. [...]Pantomime serves well where languages are the conflict of common ignorance. [...]Pantomime lies at the base of any form of drama.[...]Action is more generally understood than words.”
-  Cette déclaration péremptoire ne sera pas sans conséquence sur sa conception des films parlants lorsqu’il commence à les réaliser, à partir de Modern Times en 1936, c’est-à dire cinq ans après la réitération de ses convictions contre les « talkies ». Redoutable épreuve pour lui puisqu’il risque de compromettre Charlot et l’excellence de sa pantomime développée depuis 1914 dans les films muets. Sa voix sera-telle acceptée par le public ? Ne viendra-t-elle pas gâter le jeu de l’acteur, pire, détruire le personnage ? Or, Chaplin opère avec finesse et sagacité. La parole de Charlot naît d’abord par le balbutiement, par un langage inarticulé et seulement à la fin de Modern Times, lorsqu’il chante au cabaret. Le chant est mimé admirablement et fonctionne comme un clin d’œil au Chanteur de jazz : Chaplin débute sa carrière dans les « talkies » en chantant comme avait débuté en 1927 le cinéma parlant. Ce n’est qu’en 1940 dans The Great Dictator que les premiers mots apparaissent, encore naïfs dans les premières séquences, comme pour en souligner la puérilité tant c’est un exercice nouveau pour le personnage de Charlot. Film majeur puisque c’est par lui qu’advient la parole magistrale de Chaplin. Il faut cependant attendre les séquences finales pour en prendre toute la mesure. « Votre Excellence, le monde attend vos paroles ; vous devez parler ; vous le devez, c’est notre seul espoir. », dit Schultz au barbier juif devenu Hynkel. Notre ouvrage développe cet aspect majeur du cinéaste qui infléchit bien évidemment sa conception du parlant. Chaplin prenant la parole mesure le pouvoir des mots à l’écran et en exploite toutes les dimensions. S’intéressant aux grands domaines qui régissent la communication entre les hommes -la politique, l’amour, la publicité etc.-, il s’ingénie à mettre en scène toutes les variations possibles du langage, de son usage dévoyé à son usage vrai. La grande question qui l’anime est de savoir ce qu’il advient de la communication dans ses « talkies » dans la mesure où la réalisation doit désormais tenir compte de « cet ajout » qu’il évoquait dans sa déclaration de 1931. Notre étude porte sur ce questionnement et tend à démonter que Chaplin a une conception très personnelle de l’utilisation du langage et qu’en aucune façon il ne redonne la parole aux mots dans ses derniers films.
-  Donnant à ceux-ci une dimension combative et critique il ne perd pas de vue la nécessité de revivifier le burlesque. Le langage devient à son tour objet de comique mais dans son rapport étroit avec les images et les sons. Chaplin en somme ne se prive pas de la plasticité du langage et des effets qu’il peut en tirer pour enrichir et approfondir son écriture cinématographique. Dans l’ensemble de la production parlante de Chaplin, depuis 1936 avec Modern Times jusqu’en 1967 avec A Countess from Hong Kong, le tout dernier film, l’alchimie du verbe retire son caractère de l’alchimie des images et des sons. C’est cette démarche originale du cinéaste que mon ouvrage intitulé Chaplin prend la parole aux mots, paru en 2008, chez Aleas Editeur, à Lyon, tente d’étudier.

Quand pour Calvero s’éteignent les feux de la rampe

LIMELIGHT - octobre 1951- janvier 1952 Les Feux de La rampe

Mariange Lapeyssonnie

Résumé
-  Cette contribution est une étude critique approfondie du film de Charlie Chaplin Limelight de 1952. Il s’efforce d’en cerner la genèse, d’en saisir les enjeux et la spécificité de l’écriture cinématographique de Chaplin qui mène une réflexion fondamentale sur le burlesque et l’art. Ce travail s’est fondé sur la consultation des archives et sur des analyses fouillées du film pour proposer des interprétations personnelles.

-  Passionnée de Chaplin depuis des années, d’abord comme fervente spectatrice que Charlot a fait autant rire que pleurer, comme admiratrice ensuite d’un exceptionnel réalisateur qui, découvrant les pouvoirs du cinématographe, couvrira plus d’un demi-siècle de son histoire en réalisant quatre-vingts films, je consacre une partie de mon temps à l’étude de l’écriture cinématographique de son oeuvre. Ce cinéaste hors du commun n’a, je crois, pas fini d’étonner ce nouveau siècle du cinéma. C’est pourquoi cet article sur Limelight a pour but de présenter ce film de 1952 comme l’un des plus grands de Charlie Chaplin dans une perspective historique et filmique tout en développant une démarche critique qui mette l’accent sur l’écriture d’une telle réalisation et sur ses enjeux esthétiques.

-  Il s’agit de présenter au lecteur, de manière informative et documentaire, la place de Limelight dans la carrière de Chaplin et de le situer dans le contexte de l’époque tout en essayant de saisir le projet du cinéaste. Suit une réflexion sur la filiation du film avec The Circus, oeuvre muette de Chaplin réalisée en 1927 autour de la question fondamentale de l’artiste comique et du rire. Nous nous intéresserons plus particulièrement au couple que forment Calvero et Terry et à la symbolique qu’ils engendrent. Nous aborderons aussi les enjeux esthétiques du film et leurs conséquences sur l’évolution de l’écriture cinématographique de Chaplin comprise comme un processus créatif qui ne fait ni l’économie du muet ni celle du parlant. Enfin reviendra la question qui nous tient particulièrement à cœur : quid de Charlot en 1952 quand nous savons qu’il ne reste à Chaplin que deux seuls films encore à réaliser ?

-  Le découpage du film séquence par séquence, sans doute quelque peu fastidieux pour le lecteur, permet néanmoins de proposer une analyse filmique plus poussée de celles qui nous sont apparues essentielles. Nous travaillerons de manière à tisser ce qui relève du scénario minutieusement préparé par Chaplin et ce qui résulte de l’implication spectatorielle pour tenter de cerner ce qui fait la spécificité de l’écriture chaplinienne. Nous voulons par là proposer une lecture active et vivante du film sous forme d’interprétations ouvertes, croisant les champs d’investigation les plus variés. Ce travail reste une invitation pour les jeunes chercheurs à poursuivre activement l’étude de ce cinéaste étonnant.

-  Pour leur aide dans ma recherche documentaire je remercie Kate Guyonvarch du Centre des Archives Chaplin et la famille Chaplin, Roger Grenier et les éditions Gallimard.

FICHE TECHNIQUE DU FILM

LIMELIGHT Titre français Les feux de la rampe

Réalisateur Charlie Chaplin et les assistants : Robert Aldrich, Wheeler Dryden , Jerry Epstein Décorateur Eugène Lourié Montage Joe Inge Musique et chorégraphie Charlie Chaplin Assistant musical Ray Rash Opérateur Karl Strauss, R. Totheroh Interprètes Charlie Chaplin (Calvero, un comédien de music-hall) Claire Bloom (Terry, une danseuse de ballet) Sydney Chaplin Jr (Neville, un compositeur) Nigel Bruce (Mr Postant, directeur de théâtre) Norman Llyod (Bodalink, régisseur) Buster Keaton (un partenaire de Calvero) Marjorie Bennett (Mrs Alsop, la logeuse) Snub Pollard (un musicien ambulant) Géraldine, Michaël et Joséphine Chaplin (enfants des bas- quartiers) Barry Bernard Stapleton Kent Mollie Blessing Leonard Mudi Julian Ludwig Loyal Underwood Edna Purviance (figurants)

Réalisation Octobre 1951-janvier 1952

LIMELIGHT ET SES INTERPRETES

-  Cinq ans après M. Verdoux où l’on découvrait un Chaplin interprétant, pour la première fois, un personnage aux antipodes de Charlot, en perpétuelle mutation d’identité, séducteur et cynique dans ses relations avec autrui, usant du verbe comme il ne s’en était jamais servi, il réalise Limelight. Ce film d’octobre 1952 est-il dans la lignée du précédent sur le plan de l’interprétation ?
-  A considérer la distribution du film et les rôles impartis à chacun il apparaît tout d’abord que Chaplin a voulu resserrer, de manière exceptionnelle, certains membres de sa famille autour de lui tout en privilégiant le couple Calvero-Terry. Les trois premiers enfants qu’il a eus du récent mariage avec Oona, Géraldine née en 1944, Michaël né en 1946 et Joséphine en 1949 apparaissent dès la deuxième séquence du film associés à la douce musique du joueur d’orgue de barbarie. Géraldine prononce ici la première réplique de sa carrière et c’est à son propre père qu’elle la donne. Sydney Chaplin junior (1926), second fils de son union avec Lita Grey, incarne le jeune compositeur épris de la ballerine. La tendresse et la compréhension ainsi qu’un amour contenu dominent la composition de ce rôle. Etrange confrontation du père et du fils qui se trouvent dans une situation de rivalité dans le cœur de Terry pour laquelle, durant toute la durée du film, le vieux clown a la préférence. Charles junior (1925), le fils aîné de Lita Grey fait de la figuration en tant que clown. Le demi-frère de Chaplin, Wheeler Dryden, est le médecin du début du film appelé par Calvero pour sauver la jeune fille du suicide. Même Oona, sa femme, fera une brève apparition pour doubler Claire Bloom.
-  Cette jeune actrice britannique qu’engage Chaplin est née à Londres en 1931 et a tout juste vingt ans. Son étonnante fraîcheur, sa beauté lumineuse et sa fragilité confèrent à Limelight la grâce et la légèreté aériennes qui accompagnent l’écriture poétique de cette œuvre. Le personnage de Terry qui associe trois images de femmes aimées - Hannah, la mère et l’actrice admirées, Hetty Kelly, l’amour idéalisé de la jeunesse de Chaplin et Oona, la femme adorée de la maturité - anime d’une sensibilité juvénile et naturelle la vie triste et esseulée d’un vieux clown déchu. Chaplin, qui joue ce personnage abandonné par l’inspiration et taraudé par la question de ce qui fait la qualité d’un artiste comique et la pérennité de son art par rapport au public, a su admirablement tirer parti du contrepoint qu’incarnaient Claire Bloom et lui-même. C’est grâce à ce film d’ailleurs, qu’elle devient mondialement célèbre. -De même, c’est avec bonheur qu’il a engagé Buster Keaton, l’ancien rival des slapsticks et du burlesque américain. Cet enfant de la balle (1895-1966), acteur, scénariste et cinéaste comme lui, mais moins chanceux sur la durée, accomplit avec Chaplin un duo d’une qualité rare et, bien mauvaises sont les langues qui n’ont pas su voir à ce moment-là que chacun des protagonistes jouait dans son registre avec une maîtrise que seul un vrai talent confère. Choisir ce type de casting pour clore Limelight, c’est encore signifier en 1952 la grandeur de la pantomime et du cinéma muet. Chaplin n’a pas non plus oublié d’y faire figurer Edna Purviance (1894-1958), sa première découverte féminine lorsqu’il débarque aux Etas-Unis pour faire du cinéma et sa première partenaire à l’écran.
-  Enfin méticuleux dans les moindres détails comme il l’a toujours montré dans ses nombreuses créations, il engage pour que le ballet soit parfait deux célèbres danseurs new-yorkais : André Eglevsky et Melissa Hayden. Tous ces interprètes vont concourir à la poésie de l’écriture filmique et créer une atmosphère d’intimité propre au sujet.


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L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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