home  Bord cadre
Charlot prend la parole aux mots
 Mariange Lapeyssonnie

Extrait de la séquence de l’audition

-  A un fondu enchaîné succède un plan large de la scène où Terry danse. Un changement de plan cadre les deux hommes assis qui l’auditionnent. La musique s’arrête, c’est la fin de l’exhibition. Les deux hommes se lèvent et se dirigent vers la ballerine. La prise de vue les saisit de dos alors qu’elle est cadrée au milieu du champ, de face, en somme au centre de l’action. La pause est celle du déjeuner. Un panoramique et un travelling latéral suivent Terry qui va chercher son manteau alors qu’une voix hors champ d’homme explique : « Nous allons parler affaires » Un plan buste en légère contre-plongée sur le compositeur Neville met en relief le geste attentionné du jeune homme couvrant les épaules de la jeune fille réjouie. Le contrechamp sur les deux impresarios les cadre sortant du champ. Durant tout ce temps, Calvero a été complètement oublié et c’est l’écriture chaplinienne qui souligne cet isolement cruel de l’artiste. Un travelling avant puis un zoom sur Calvero assis dans l’ombre sur un banc donnent à voir la petitesse et la solitude du personnage laissé pour compte. A cet égard le travail sur l’éclairage est remarquable. Alors que Terry bénéficiait des « limelight », Calvero est voué à l’obscurité. Les voix hors-champ qui donnent rendez-vous à la nouvelle artiste rejettent le clown à sa solitude et à son mutisme. Un très gros plan sur le visage de Calvero révèle la gravité et la tristesse du personnage et une extinction progressive des lumières sur le plateau le renvoient progressivement dans l’ombre : c’est effectivement pour lui l’extinction des feux de la rampe. Il tombe dans l’oubli, sa vie d’artiste est bel et bien finie !
-  C’est à partir de ce renversement des rôles que la seconde partie du film inscrit de façon explicite le déclin de Calvero jusqu’à sa mort. Terry qui a puisé ses forces et sa créativité dans le reste d’énergie du clown ne pouvait, malgré elle, que signifier sa mort prochaine, le renvoyant au néant alors qu’elle arrive en pleine lumière.
-  Limelight est donc l’histoire d’un couple qui pose symboliquement la question de la pérennité de l’art. Sans virginité (Terry) et sans passeur (Calvero), l’aventure esthétique est impossible.
-  Nous aimerions terminer cette analyse du couple d’artistes par un questionnement sur les sources d’une telle approche cinématographique de Chaplin. Nous avons récemment revu, tout à fait par hasard, un film de Ingmar Bergman intitulé Sommarlek (Jeux d’été), datant de 1951et nous avons été frappé par l’étrange similitude entre une séquence de ce film et certains plans de Limelight. D’abord une ressemblance étonnante entre le personnage de Marie, ballerine et celui de Terry : même type féminin, maquillage et coiffure similaires, même tutu blanc et ballet identique. Ensuite un curieux parallélisme de situation : chez Bergman, à la fin du film (le thème général étant bien différent de celui de Limelight) la ballerine est associée à un vieux clown avec lequel elle discute du rapport entre l’art et la vie. Bizarre coïncidence avec le film de Chaplin qui traite de cette question avec une écriture cinématographique fort proche de celle de Bergman. Marie doute de son art, comme Terry au début de sa carrière et comme Calvero à la fin de la sienne. Elle est à ce moment-là une synthèse des deux démarches et le magicien Coppelius qui apparaît maquillé en clown dans sa loge nous renvoie au Calvero énergique de la première partie du film qui éclairait Terry sur son art.
-  Nous pouvons prélever dans la séquence de Sommarlek des éléments du dialogue qui permettent de mieux saisir cette surprenante parenté entre les deux réalisations. Par exemple, le clown magicien dit à Marie alors qu’ils sont tous les deux face au miroir de la loge après la représentation : « J’ai bien compris, ma chère. Tu n’oses pas te démaquiller, tu restes maquillée. Tu n’oses pas partir, tu n’oses pas rester. »Et tandis qu’elle pleure, il ajoute : « Une seule fois, dans la vie, on se voit clairement. Tous les remparts qu’on a construits tombent. Et l’on demeure nu et grelottant. On se regarde exactement tel qu’on est une seule fois. [...] A cet instant, on n’ose ni vivre ni mourir. »
-  Le filmage, à ce moment-là, de la ballerine au miroir est fort proche de celui de Chaplin cadrant Calvero dans la célèbre scène du démaquillage de l’artiste. C’est d’autant plus frappant que Coppelius s’éclipse et que Marie se démaquille, se met à nu face à sa glace comme Calvero. Le questionnement sur le vieillissement de l’artiste est le même et quitter le masque de la scène revient à découvrir, pour l’un et pour l’autre la vérité de leur vie dans le dévoilement du visage redevenu vierge.
-  Sommarlek (1951 et Limelight (1952) sont contemporains l’un de l’autre. Chaplin avait-il eu connaissance du travail de Bergman sur cette question et s’en est-il inspiré pour son propre film ? Le mystère reste entier mais troublante demeure la ressemblance.

L’ACCUEIL RESERVE A LIMELIGHT

-  Attachons-nius à l’examen des critiques qui ont été faites au moment de la sortie du film, sachant bien sûr que nous sommes loin d’être exhaustive en la matière. Nous conseillons sur ce point la lecture de Charles J. Maland, le chapitre 10 intitulé « Limelight and Banishment : The Futility of Reconciliation » in Chaplin and Americain Culture (Princeton University Press).
-  Rappelons seulement que Charlie Chaplin avait décidé d’émigrer en Europe suite aux diverses poursuites dont il était l’objet aux Etats-Unis et qu’il avait réservé la première du film à Londres. En effet les investigations policières et la chasse qu’on lui menait s’avéraient d’emblée hostiles à la sortie de son dernier film. Chaplin eut l’intelligence de fuir au bon moment et de préserver sa réalisation. Ce fut un accueil triomphal que l’Angleterre réserva à Limelight, pays où Chaplin fut acclamé « plus que ce que l’on accorde à La Princesse Margaret » a déclaré la presse, puis en France et en Italie. Chaplin sur le continent européen était reconnu comme un grand réalisateur et ce film de 1952 en somme le consacrait.
-  En revanche, que se passait-il donc aux Etats-Unis à cette période-là pour qu’il en fût pour lui tout autrement ? Pourtant, après le terrible fiasco de Monsieur Verdoux, il avait soigneusement monté sa campagne publicitaire pour la sortie de Limelight. Il avait multiplié les annonces publicitaires dans les journaux et les « teasers » avec force illustrations : dessins, photographies du film, affiches pour les théâtres etc. Or, la critique se déchaîne contre lui pour plusieurs raisons. D’une part on lui reprochait son ingratitude par rapport aux Etats-Unis puisqu’il ne voulait pas prendre la nationalité américaine alors que ce pays lui avait apporté le succès. D’autre part, on l’accusait de trahison politique et de compromission avec le communisme, ce dont Chaplin s’est toujours défendu. Enfin les ligues moralistes s’en prenaient allègrement aux vicissitudes de sa vie privée et l’accusaient ouvertement d’être un homme dépravé donc un mauvais exemple pour la jeunesse américaine. La sortie de Limelight alimenta immédiatement la presse à scandale et donna lieu à des pétitions de toutes sortes. En particulier, « The Legion », important groupe anticommuniste oeuvra très activement pour faire interdire la projection du film dans plusieurs théâtres (certaines de ces lettres adressées aux salles de spectacle sont conservées dans les archives de Chaplin et datent de la sortie du film.) Il y eut une véritable organisation du boycott de Chaplin. Par exemple, alors que le film aurait dû être projeté dans 2500 théâtres pour le fin du mois de février, au 15 du mois 150 théâtres avaient pu le faire tant les pressions étaient fortes. Ainsi l’Amérique bannissait-elle doublement Chaplin : elle freinait autant qu’elle le pouvait le visionnement des films en 1952 et elle interdisait à l’artiste en partance pour l’Europe son retour sur le sol américain.
-  De ce point de vue nous pouvons avancer que Limelight fut un étrange testament de Chaplin. En 1952, il disait adieu symboliquement au monde du burlesque américain qu’il avait porté au plus haut point, mais il disait également adieu à un pays qui l’avait rendu mondialement célèbre. « La boucle est bouclée », dit-il de manière prémonitoire dans le film. En effet, en 1913 il débarquait aux Etas-Unis, abandonnant l’Angleterre et ses théâtres, pour tenter sa chance au cinéma. En 1952, il émigre vers cette Angleterre de l’enfance et fait curieusement cadeau à l’un de ses théâtres de la première de son film qui traite précisément de ce qui l’avait poussé autrefois vers l’Amérique. Limelight a ainsi la forme de son destin, d’une trajectoire qui en niant les origines y revient.


Du même auteur : 
 3. La maison, objet cinématographique

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
© 2006 Lignes de Fuite - Mentions légales espace privé   -   crédits : www.antipole.fr