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Charlot prend la parole aux mots
 Mariange Lapeyssonnie


-  Nous nous proposons maintenant de procéder, dans leur ordre d’apparition, à l’analyse d’une partie des séquences du film, celles que nous avons estimées comme fondamentales dans l’économie du film. Si certaines, pourtant majeures, ne figurent pas dans cette partie de cette recherche, c’est qu’elles sont l’objet de réflexions plus poussées dans d’autres parties : Les enjeux du film ; Chaplin au-delà de Charlot, le cinéma à l’œuvre ; Limelight ou la mort improbable de Charlot. Pour la clarté du propos nous reprenons systématiquement la numérotation des séquences en précisant si elles sont étudiées ou non.

Séquences 1 et 2 Elles font l’objet d’une étude détaillée dans : Chaplin au-delà de Charlot, le cinéma à l’œuvre.

Séquences 3 et 3 bis Non étudiées.

Séquence 4 : Montée à la chambre et soins du médecin
-  Située au rez - de - chaussée de l’immeuble, au bas de l’escalier, elle opère le transfert entre l’univers mortifère de Terry, la ballerine et l’appartement de Calvero au second étage, univers de la re-naissance et de l’art. Alors que le vieil homme ne la connaît que « depuis cinq minutes », suivant ce qu’il dit au médecin, il va échanger avec elle les premiers mots du film puisqu’elle esquisse un timide réveil qu’accompagne une musique douce. Le peu de paroles est déjà signifiant de toute la première partie du film. Le ton est donné. Tandis que Terry, dont le visage est filmé en gros plan et baigné d’une lumière douce, avance : « Il fallait me laisser mourir. », Calvero, bien qu’ivre, filmé en mouvement autour du lit, entame un discours énergique dont il fera d’abord le moyen le plus efficace pour tenter de sortir la jeune fille de son marasme.« Vous avez une conscience », lui dit-il. C’est cette dernière qu’il tentera d’éveiller et de délivrer de ses cauchemars. Le film esquisse d’emblée un rôle de Pygmalion pour Calvero, rôle qu’il assume immédiatement en faisant le geste symbolique d’aller vendre son violon, « Adieu, mon vieux compagnon » pour sauver la compagne que le destin lui a par hasard confiée.

Séquence 5 et 6 Non étudiées

Séquence 7 Elle est analysée dans la partie consacrée à « l’effraction ».

Séquences 8,9,10,11 Une réflexion nourrie leur est consacrée dans Les enjeux du film.

Séquence 12 : Réveil de Terry et retour de Calvero
-  Un fondu enchaîné nous découvre l’appartement de Calvero où repose Terry alors que la bonne est montée pour s’occuper d’elle. C’est son second réveil effectif depuis qu’elle est installée ici. Calvero arrive : grâce à l’argent de son ami Claudius il a retrouvé son violon et il apporte des fleurs. Le champ / contrechamp offre un échange entre le vieil homme et la jeune fille placé sous le signe de la bonne humeur et de la douceur. « Vous êtes très bon », dit Terry mais elle ne peut contenir sa tristesse et elle fond en larmes. Elle révèle alors ce qui la rend malheureuse : « Je ne peux rien faire », « Je suis pauvre, malade ». Devant ce désarroi, Calvero renoue avec la première attitude qu’il avait eue face à elle le jour même de sa tentative de suicide. Tonique par rapport à elle, filmé dans son déplacement dans l’espace, il est prêt à la prendre en charge : « N’ayez pas peur d’en (votre mal) parler, je vous aiderai. » ; « Vous êtes la bienvenue ». Elle lui avoue alors qu’elle « a passé cinq mois à l’hôpital pour rhumatismes articulaires ».
-  La scène de présentation, où il apprend qu’elle est danseuse et s’appelle Thérèse Ambrose et où il divulgue qu’il est lui-même le célèbre clown Calvero, construit déjà symboliquement le couple de Limelight. Deux solitudes artistes, l’une en quête d’art, l’autre dans la douloureuse interrogation du déclin, vont chercher ensemble la voie du sublime ou de la sublimation. Comment en fait se résoudra cette double tension vers l’art ? C’est tout l’objet de l’écriture cinématographique de Chaplin dans ce film.

Séquence 13 : Les confidences de Terry
-  Par un fondu enchaîné on se retrouve le soir au moment du dîner. Au premier plan, Terry assise dans son lit, dans la profondeur de champ Calvero attablé. La conversation s’engage et Terry commence à dévoiler son passé. A la déréliction de Terry, dont rend compte le filmage en plan rapproché sur son visage qui fixe le vide : « La vie n’a aucun but, aucun sens. » répond la vigueur de vieux clown : « La vie est un désir pas un sens. »Paroles qu’il accompagne aussitôt de mimiques drôles. Cadré en plan buste, il s’ingénie à faire sourire la jeune fille et tente de lui redonner goût aux choses de la vie. Chaplin inscrit ici en creux le temps du film muet où le mime suppléait largement les mots. La séquence se clôt par une séparation symbolique : la cloison amovible entre l’espace de Terry et le sien. Lui et elle ne se sont pas encore rejoints, ne serait-ce que dans l’univers de l’art. D’ailleurs la musique qui opère le raccord avec la séquence suivante plonge le spectateur dans le monde fanstasmatique de Calvero où il rêve alors d’un duo avec la ballerine sur la scène de son théâtre.

Séquence 14 Elle est analysée dans Les enjeux du film.

Séquence 15
-  Elle débute sur un fondu à l’ouverture. Nous sommes le lendemain matin et elle constitue l’exacte réplique de la séquence 13. Terry est filmée au premier plan allongée dans son lit, d’abord seule et en larmes. Puis Calvero, cadré en plan américain, ouvre les portes de la cloison amovible entre les deux espaces. Il est particulièrement enjoué et s’occupe activement de préparer le petit déjeuner.
-  Avec une bonne humeur qu’il voudrait communicative (vraisemblablement seul le spectateur a saisi la tristesse de la jeune fille), il explique le rêve qu’il a fait à Terry. En fait c’est une reprise discursive rapide de la séquence 14 dont nous avons été les témoins privilégiés. Mais si les images de celle-ci donnaient avoir un duo d’artistes heureux et applaudis par le public, les paroles de Calvero au matin disent tout autre chose. La réalité de sa vie actuelle de clown n’est pas le rêve « de belles choses » ! Toute une partie de la séquence est une réflexion poussée sur son art et sur la capacité à faire rire le public. Calvero reste perplexe quant à sa faculté aujourd’hui à divertir, - « Je suis vieilli, vidé »-, dit-il. « Perdre le contact avec le public » s’avère pour lui la pire des choses qui puisse arriver à un comique. A l’enjouement du début succède une sorte de gravité réflexive. Pour la première fois dans le film, Calvero aborde de manière frontale cette question douloureuse du talent de l’acteur. Elle ne le quittera plus jusqu’à la fin et s’avère être la « substantifique moëlle » de Limelight.
-  Cette séquence renforce également l’opposition d’attitude, devant la vie, de Terry et de Calvero. Celle-là se désespère devant une paralysie des jambes qu’elle croit irréversible et rejette la vie qui s’offre à elle. Celui-ci la renvoie à sa jeunesse et lui donne une leçon de vie et d’optimisme. « Jeune comme vous l’êtes, vouloir renoncer à la vie. A mon âge vous vous y accrocherez. » Il lui insuffle le sens de la lutte et lui loue les vertus du « carpe diem » : « Vivez pour l’instant ». Elle doit vaincre ses peurs pour goûter au bonheur de l’existence et parce qu’elle possède suivant l’expression naïve de Calvero le plus beaux des jouets : « la pensée ». Cette séquence 15 donne fondamentalement le rythme à la première partie du film où Calvero allie à ses talents de pitre, pour guérir la belle, la gravité de l’artiste vieilli et conscient de son art. La musique n’est introduite qu’à la fin au moment où il reçoit un télégramme du directeur de théâtre. Serait-ce pour Calvero une renaissance ? « Je rêve beaucoup de théâtre ces temps-ci ; je reprends tous mes vieux numéros », avait-il dit au début de cette séquence. Le songe deviendrait-il finalement réalité ?

Séquences 16 et 17 Non étudiées

Séquences 18,19,20,21,22,23 Elles font déjà l’objet d’une analyse poussée.

Séquence 24 : Intimité, veillée au coin du feu
-  C’est la première fois où Terry est filmée en plan moyen, en chemise de nuit, debout aux côtés de Calvero qui l’incite à marcher. Sur la musique il s’ingénie à la faire danser avec lui, comme s’il concrétisait le rêve du duo avec elle de la séquence 14. La scène est quasiment muette et c’est la gaieté communicative du vieil homme qui déclenche les rires de la jeune fille. Pour la première fois, elle revit vraiment. Un fondu enchaîné poursuit le duo dansé sur la même musique mais, cette fois, Terry est habillée. « Come on » lui lance à maintes reprises Calvero pour soutenir son effort de déplacement. La grande affiche du clown dans la profondeur de champ cautionne cette pantomime énergique. La technique du fondu enchaîné réitérée une troisième fois est une manière de donner à voir au spectateur le temps qui passe et de mettre en évidence les progrès de Terry sans qu’il ait besoin de commenter. La dernière prise la montre capable d’autonomie puisqu’elle quitte son fauteuil pour servir le thé à Calvero. Mais cette fin de séquence dit plus. Le couple est désormais constitué dans l’intimité de l’appartement. Une sorte de complicité et de tendresse s’est tissée entre eux et le spectateur perçoit cette relation particulière qui noue ces deux êtres. Le vieux clown explique qu’elle l’a sensiblement transformé : il ne boit plus et il croit à nouveau aux possibilités de son art. Nous pouvons même avancer qu’il y a là une amorce de l’inversion des rôles, présente dans la séquence 29. Terry commence à inscrire dans son corps sa renaissance.

Séquence 25 Non étudiée.


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L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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