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Charlot prend la parole aux mots
 Mariange Lapeyssonnie

Séquences 40 et 41 : Calvero dans le hall et le retour de Terry Nous les avons analysées dans la partie consacrée à l’effraction.

Séquence 42 : Terry veut épouser Calvero
-  Elle mérite que nous nous y arrêtions parce qu’elle est la dernière du film consacrée à l’intimité de la jeune fille et du vieil homme. Plus jamais, par la suite, Calvero et Terry ne seront réunis dans cet appartement. Nous sommes le matin : il est assis dans un fauteuil et lit le journal après le succès de Terry à l’Empire ; elle, debout, sert le petit déjeuner. Il lui fait lecture des éloges à son sujet : « Thérèse virevoltait avec une sûreté radieuse. Elle était légère, aérienne, efflorescente, une Diane filant des écheveaux de beauté. » Or, une certaine tristesse se dégage de l’un et de l’autre. Calvero se lève et vient à côté de Terry, face à la caméra, en plan américain. Une certaine tension se fait sentir dans ce silence qui les entoure. Elle se précipite alors dans ses bras et pleure. Suit une déclaration d’amour magnifique. « Calvero, marions-nous, vite ! » et elle lui fait l’éloge du bonheur dans la paix et la solitude, loin du monde. Il y a dans cet élan juvénile des accents touchants et sincères qui ébranlent Calvero. Comment ne pas songer, à cet instant-là à la propre histoire de Chaplin et d’Oona ? Est-ce alors un hommage discret qu’il rend ici à la femme de sa vie ? Elle se tient au premier plan tandis qu’il se retire dans la profondeur de champ, accoudé au manteau de la cheminée. S’engage alors une discussion grave autour de l’amour. Terry : « Je vous aime. » Calvero : « De l’amour perdu pour un vieillard. » Terry : « L’amour n’est jamais perdu. » Calvero est alors cadré en plan poitrine, seul. Il refuse que pour lui Terry se ferme au monde « Vous méritez mieux ! ». Il veut s’en aller, abandonner la partie « Laissez-moi partir ! ».Le contrechamp en gros plan sur le visage de la jeune fille est révélateur de son désarroi et de sa panique devant une telle affirmation. Or, ce qui frappe, c’est ce sursaut d’énergie soudain de Calvero. Il semble que là Chaplin ait concentré toutes ses hargnes au moment où lui-même se pose la question d’abandonner les Etats-Unis, lassé de tout ce qui se trame contre lui. Le clown déchu se fait le porte -parole d’un acteur et d’un réalisateur amers devant la méchanceté et la bêtise du monde. « Si j’avais la force de partir ! Je reste là à me tourmenter. Nous avons tort ! ». « Pour mes dernières années, il me faut la vérité ! C’est tout ce qui me reste, c’est tout ce que je veux. Et peut-être un peu de dignité. » Dans le peu d’espace qu’occupe cette revendication que Calvero comme Chaplin mettront à exécution tant elle est une nécessité intérieure et la seule façon pour le réalisateur de trouver la paix et se protéger, le personnage renoue avec la dépense charlotienne des courts métrages. Il est cadré en plan taille et un travelling latéral ne cesse de suivre ses déplacements du fauteuil à la fenêtre. On comprend alors le mouvement de panique de la ballerine car les mots du vieil homme sonnent juste.
-  Alors qu’elle lui clame son amour : « Si vous partez, je me tue » ; « Je ne peux pas vivre sans vous, je vous aime », Calvero qui s’est rassis dans le fauteuil lui rappelle qu’elle aime Neville, le jeune homme de la papeterie et il réitère la projection du destin qu’il lui avait tracée à entre la séquence 18 et la séquence 23. Le regard de Calvero est déjà lointain et lentement ils prononcent les mots de la sagesse, ceux qui font figure de prémonition : « Vous allez bien ensemble ». Pourtant la fermeture au noir intervient sur les dernières paroles de Terry. La simplicité du propos et l’imploration émue troublent le spectateur. Nous ressentons à la fois sa sincérité et son impuissance comme si une ligne tragique se dessinait déjà, interdisant à ce couple, qui a vécu jusque là la tendresse sous nos yeux, la réalisation du désir. « S’il vous plaît, vous devez me croire. » C’est certainement avec la séquence 58 la plus belle scène d’amour de Limelight.

Séquences 43,44 Non étudiées.

Séquence 45 : Calvero s’est enfui
-  Nous voulons mettre en évidence, d’une part la manière dont Chaplin crée la tension émotive chez le spectateur en filmant le vide, d’autre part le lien fort qui unit cette séquence à la 42.
-  D’abord nous avons partagé le choc psychologique de Calvero dans la séquence 44 où il apprend de la bouche de son ami artiste Griffin qu’il va être remplacé. Une forte ellipse des réactions ou des actions de Calvero est marquée puisqu’un montage cut (assez rares dans le film) nous projette en gros plan sur les six heures de la pendule de l’appartement. Un travelling arrière et un panoramique circulaire nous dévoile la nudité de l’appartement désert tandis qu’une musique souligne le vide. Le violon a disparu, les partitions aussi, toutes les affiches et les photographies de Calvero ont été ôtées. Le vieux clown triste a fait disparaître tout ce qui l’inscrivait et qui témoignait de son passé glorieux. Ce filmage destiné au seul usage du spectateur crée les conditions propices de tension avant l’arrivée de Terry. Calvero a disparu en gommant les traces de son existence, rejeté sans doute à sa déréliction.
-  Chaplin nous a astucieusement placés à l’intérieur de ce lieu vide, là même où fait irruption Terry, face à la caméra. Cadrée en plan moyen dans l’encadrement de la porte d’entrée, elle balaie l’espace d’un regard circulaire qui nous renvoie à notre propre regard dans le plan précédent. D’emblée nous pouvons saisir son angoisse, accrue par la découverte de la lettre sur la table. Brisée par l’émotion, elle se précipite dans l’escalier en appelant madame Alsop. Le raccord dans le mouvement la suit dévalant, en larmes, les marches. Nous comprenons d’autant mieux son désarroi que cette séquence se greffe sur la séquence 42 où elle avait clamé son amour à Calvero. Il y a là un désespoir passionnel qui a la vérité de la déchirure. La fuite du vieil homme ressemble étrangement à la tentative de suicide de la jeune fille. Quant aux mots de Terry, ils sont poignants car nous les articulons directement sur ceux de la fin de la séquence 42. « Il m’a quittée ! Il est parti ! » Elle se sent trahie dans son amour vrai et dans sa générosité. Aussi la fermeture au noir sur ses paroles et ses pleurs est-elle cruelle et tragique. Chaplin a su créer un malaise qui donne à ce moment-là au film une ligne dramatique jamais atteinte. S’achemine-t-on vers la mort prochaine du clown ?

Séquence 46 : Triomphe de Terry sur les scènes du monde
-  Elle est en rupture totale avec la précédente et elle inscrit une ellipse temporelle importante. Combien de temps a-t-il passé ? Nous ne le saurons qu’allusivement à la séquence 47 lorsque Neville avouera à Calvero que Terry a été « très malade » après son départ.
-  L’important n’est pas là mais dans le triomphe réitéré de Terry sur toutes les scènes du monde : Paris, Moscou, Rome, Londres. L’ouverture au noir sur un public mondain enthousiaste confirme la réussite de la ballerine et la musique de « deux petits chaussons de satin... » magnifie l’artiste. Cette séquence filmée en plan fixe frontalement, du point de vue du spectateur, en mêlant un fondu enchaîné dans la profondeur de champ sur les lieux symboliques des villes parcourues et un procédé de surimpression où apparaît soit l’orchestre soit le public, permet à Chaplin de tresser espace et temps et de signifier la fulgurance de la carrière de la danseuse étoile. En outre, cela occulte la disparition de Calvero et accentue la déchirure spatio - temporelle entre celui-ci et la jeune fille. Cette rupture dans l’enchaînement filmique marque de manière définitive le renversement des destins : Terry est devenue ce que Calvero n’est plus.
-  Cette séquence également fait momentanément l’économie des sentiments de l’un et de l’autre. On échappe ainsi à leur dépression mutuelle et on est forcé à ne s’en tenir qu’au domaine de l’art. Une certaine catharsis apparaît ici préparant sans doute le dépassement final de la mort du clown, la sublimation de son destin mortel par la pérennité du spectacle de la scène. Terry par ce ballet rappelle l’absence (Calvero n’est pas à ses côtés sur la scène comme il l’avait rêvé à la séquence 14) et à la fois la transcende par ses triomphes.

Séquence 47 : Calvero, musicien des rues
-  Un fondu à l’ouverture avec la chanson de la sardine en amorce. On ne voit pas encore le chanteur mais deux musiciens de rue (ceux qui sont apparus dans les séquences précédentes) jouant de leur instrument devant un pub sur le trottoir. Un panoramique droite/gauche dévoile Calvero s’accompagnant d’un banjo et chantant. Il est coiffé d’un haut de forme, vêtu d’un habit de clown à gros carreaux. Un plan rapproché le cadre en plan taille : il montre une certaine gaieté et le regard caméra la souligne. Le spectateur renoue avec la vie que cet artiste devait avoir avant la rencontre avec Terry. Il se dégage même un certain bonheur à revivre cette existence de tramp, cette précarité et cette errance qui rappellent tant celles du Charlot d’autrefois. Ou si le clown est triste, il le cache bien ! Et nous éprouvons alors une forte empathie pour cet homme déchu du théâtre qui rejoint, pour leur plaisir, les hommes de la rue. Il y a, à la fois, une grande humilité et une grande dignité à gratifier le passant de sa musique.
-  Un raccord dans le mouvement permet de le suivre pénétrant dans le pub. Un plan d’ensemble, à l’intérieur, fait découvrir au spectateur, avant l’entrée du clown ; Neville en uniforme, assis à une table. Notre savoir spectatoriel est à ce moment-là supérieur à celui du jeune homme qui ne voit pas Calvero entrer et à celui du musicien qui ne remarque pas le capitaine. Fruit du hasard, la rencontre n’en sera que plus émouvante et perçue sans doute comme un signe du destin, c’est -à- dire comme un lien qui relierait l’histoire abandonnée à la séquence 44.
-  La scène de reconnaissance mutuelle est amenée par un travelling qui suit Calvero faisant la manche auprès des clients du bar. Chaplin a soigné la lenteur du mouvement et suspendu quelques instants l’échange de regards. L’émotion contenue de part et d’autre témoigne de la force de la rencontre, Neville sachant parfaitement que le vieil homme n’a cessé de hanter le cœur de Terry. S’ensuit un tête- à-tête pudique où inévitablement chacun sait que la ballerine occupe leurs pensées. Ces confidences d’homme à homme où Chaplin utilise le plan rapproché et les champs / contrechamps révèlent, d’une part l’amour sincère que Neville porte à Terry tout en ayant l’honnêteté de dire combien elle a été malade une fois Calvero enfui, d’autre part la conviction de ce dernier. Il avait toujours prédit l’amour des jeunes gens et il le rappelle : « Je savais que ça arriverait. Le temps écrit toujours les meilleures fins. » . Il y a quelque chose d’admirable dans cette acceptation réciproque du destin, dans cette retenue de ces deux hommes confrontés au partage de l’amour. L’amour qui les sépare est en fait une force qui les unit au-delà de l’âge et du temps. En quelque sorte l’arrivée impromptue de Postant est nécessaire pour les ramener à l’appréhension de la réalité.
-  La fin de la séquence est particulièrement touchante dans la mesure où elle éloigne par deux fois le personnage de Calvero et ce, de sa propre volonté. Il refuse d’abord la proposition d’embauche de Postant : « Le monde est une scène et celle-ci est la plus authentique » (en parlant du monde de la rue). Il choisit donc la condition de musicien des rues, fini les paillettes du music-hall. Ensuite, il demande à Neville de taire leur rencontre à Terry. Il veut la préserver d’un chagrin supplémentaire et lui permettre d’être libérée de leur histoire et libre désormais de son destin.
-  Ainsi Calvero, comme le Charlot d’autrefois, choisit-il la solitude volontaire. Comme dans The Circus où il offrait la ballerine au funambule, comme dans City Lights où il restait sur le trottoir devant la boutique de la petite fleuriste, il confie Terry à l’amour pur de Neville et retourne au monde de la rue, son monde : « C’est le vagabond en moi. »


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L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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