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Charlot prend la parole aux mots
 Mariange Lapeyssonnie

Séquence 48 : L’imprévisible rencontre avec Terry
-  Un fondu enchaîné nous dévoile Terry en gros plan à la fenêtre d’une berline. La rapidité avec laquelle elle se retourne ou manifeste sa surprise, son excitation soudaine et irrépressible (« Arrêtez, faites demi-tour », lance-t-elle au chauffeur.) conduisent le spectateur à saisir l’image qui fait défaut, c’est-à-dire celle de Calvero en contrechamp sur le trottoir. Cette absence confère plus de force et d’impétuosité à l’élan de Terry et crée un effet de suspense. A-t-elle bien vu ? Trouvera-t-elle celui-ci ? Ou l’a-t-elle entrevu pour mieux le perdre ?
-  Un montage cut offre ensuite un plan d’ensemble de la rue où défilent passants et voitures. Qui filme ? Qui voit ? Nous sommes en position d’attente. Est-ce la vision habituelle que Calvero et ses compagnons les musiciens ont de la rue lorsqu’ils jouent devant le pub ? Par le bord gauche du cadre surgit dans le champ la voiture qui a fait demi-tour et dont descend Terry. Un changement d’axe à 180 degrés place le capot de la berline au premier plan tandis que dans la profondeur de champ la jeune fille marche sur le trottoir et passe devant des musiciens. Le spectateur devine qui elle peut suivre mais ne voit toujours personne. C’est le raccord dans le mouvement qui va se révéler fort intéressant. Amorcé de dos sur sa marche alors qu’elle franchit le seuil du pub il se poursuit sur celle de Calvero, lui aussi de dos, cadré en plan taille, en direction du bar. Nous sommes quasiment un instant en focalisation interne (dans la perception de Terry) pour nous en détacher aussitôt juste avant la rencontre qui les cadrent tous les deux à la même hauteur et de dos. En effet, à cet instant précis, le savoir spectatoriel est supérieur aux deux personnages. Nous en savons plus que Calvero qui ignore qui le suit et plus que Terry dont nous avons beaucoup appris dans la séquence précédente. Ainsi connaissons-nous leur tension interne et les pensées intimes qui les unissent sans qu’ils le sachent. La rencontre impromptue ne peut être vécue que comme un choc par les deux personnages que le montage nous donne à voir déjà comme un couple reconstitué dans l’image.
-  C’est Terry qui touche le bras de Calvero. Il se retourne. Cadré de face il offre un visage radieux. Seul l’humour du verbe : « Cyrano de Bergerac...sans le nez » masque la joie profonde qu’il éprouve. Un travelling avant suit le couple qui va s’installer dans un angle retiré du pub.
-  Chaplin donne à voir une très belle scène de retrouvailles qui n’est pas sans rappeler celle finale de City Lights ou encore celle de Monsieur Verdoux. En effet, les jeunes filles ont réussi et leur élégance en témoigne, que ce soit Terry la danseuse étoile, la belle fleuriste qui tient boutique ou la jeune femme distinguée qui a épousé un richissime marchand d’armes. Quant à Calvero en habit de clown, à Charlot en haillons ou à Verdoux sans les atours du dandy d’autrefois, ils sont retournés à la rue, pauvres et errants, seuls et sans amour. Ce rôle de tramp, Calvero l’assume mais nous pouvons dire que Terry est une jeune fille différente. Chaplin a choisi de filmer cet ultime moment intime en multipliant les plans rapprochés sur le couple, les gros plans qui mettent en relief les troubles de l’âme, les contrechamps qui dévoilent pudiquement les souffrances ou rouvrent d’anciennes blessures. « Je vous ai cherché dans tout Londres », lui avoue-t-elle avant d’éclater en sanglots. « Je vous aime encore ». Cette entrevue est pathétique parce que Terry est sincère, aimante, touchante dans cette obstination à convaincre le vieil homme. Et si Calvero ne peut lui rendre cet amour parce qu’il a la certitude qu’ « il doit aller son chemin », achever cette vie d’homme solitaire qu’il s’est choisie, il n’en demeure pas moins bouleversé par cet aveu généreux, cet élan d’un cœur qui se donne encore à lui. « Laissez-moi vivre avec vous. Je ferai tout pour vous rendre heureux. » Calvero pleure : « C’est ce qui me fait mal. Je sais que c’est vrai. »
-  Chaplin a donné avec Limelight et ce, pour la première fois, une vision aboutie du couple « Charlot et la jeune fille » puisqu’il faudra nécessairement la mort finale du clown pour dénouer une crise des sentiments qui se renouent ici, malgré lui. En effet, la présence de Terry lui redonne la force de croire à nouveau en ses capacités d’artiste et le sursaut d’énergie qui l’anime à la fin de cette séquence met en péril son propre destin -il risque de courir à nouveau à l’échec sur le plan artistique- et celui de la ballerine -arrivera-t-elle à aimer Neville ou s’enfermera-t-elle dans cette tendresse qui la lie à son pygmalion ?

Séquence 49 Il y est fait allusion.

Séquences 50, 51, 52 Elles sont largement commentées ailleurs.

Séquence 52 bis : Inquiétude de Terry
-  Elle est particulièrement intéressante sur le plan de la composition filmique parce qu’elle est une réplique d’une partie de la séquence 36, du moment où Calvero inquiet filait par les coulisses et grimpait dans les cintres pour contempler Terry en train de danser. La jeune fille en tenue de ballerine (tutu blanc et chausson à pointes comme dans la séquence 36) se glisse dans l’ombre des corridors pour venir écouter les numéros de Calvero. Même course dans le couloir, même entrebâillement de la porte, mais cette fois-ci pour entendre si l’artiste a du succès, même visage radieux lorsqu’elle entend les ovations du public. Un plan d’ensemble alterné sur le dresseur de puces témoigne en effet de son triomphe sur scène. A nouveau un plan taille cadre la jeune fille heureuse, puis un raccord dans le mouvement nous la fait suivre du couloir à la loge. Elle s’assoit face au miroir et un gros plan sur son visage enfoui dans ses mains fixe son désespoir : elle pleure. Se tournant face à la caméra elle essuie ses larmes. Cette scène muette, poignante, où on la sent attentive au sort de Calvero, interroge le spectateur sur la profondeur de l’attachement de Terry à ce vieil homme. Emue jusqu’aux larmes elle dévoile à la fois la force de ses sentiments -elle aime absolument, idéalement Calvero- et la fragilité de ce lien. Elle sait, comme le spectateur d’ailleurs, que le succès de l’artiste a plus à voir avec la pitié et la bonté du public que désormais peut-être avec le réel talent. Elle sait aussi qu’elle revit cette union sacrée de la scène certainement pour la dernière fois. Le couple Calvero-Terry n’existe que dans l’espace scénique pour que se transfère une ultime fois l’essence de l’art. Leur union ne peut être sacrée que sur les planches.

Séquences 52 ter, 53, 54, 55, 56, 57 Elles font l’objet d’analyses fouillées.

Séquence 58 : Le couple Calvero / Terry au moment de l’agonie de l’artiste
-  Dans la séquence précédente, on a extirpé le clown de la grosse caisse et on l’a transporté dans le magasin aux accessoires pour l’étendre sur un divan. C’est un raccord dans le mouvement sur le personnage de la ballerine qui nous fait pénétrer dans cette pièce. La caméra qui les cadre en gros plan crée l’intimité et met en relief la tendresse qui les lie. Elle lui sourit et avec douceur : « Vous vous sentez bien ? » Lui, l’air déjà grave et absent, ne se départit pas de son humour : « Je suis comme le chiendent. Plus on me coupe, plus je repousse. » Un plan en légère plongée isole le couple et, lui, revient à ce qui fut l’essence même de sa vie par cette parole douloureuse « C’était comme ça avant ». Calvero à cet instant n’est pas dupe que sa carrière est finie inéluctablement. Une grande tristesse voile son regard et à partir de ce moment-là le spectateur le perçoit comme absent, déjà en marge du monde, dans cette frange du seuil d’où l’on ne revient plus.
-  Un travelling arrière, qui élargit le champ et suspend momentanément la tension, découvre le médecin et Neville. Mais immédiatement un très gros plan sur le visage hagard de Calvero, que souligne un éclairage cru, fixe l’effarement serein devant la mort imminente. Et à l’affirmation dérisoire de Terry « Et ce sera comme ça », Calvero esquisse un rêve tragique qui nous touche profondément parce qu’il est encore plus dérisoire et absurde que la certitude impuissante de la jeune fille. « Nous irons dans le monde entier. J’ai des idées. Vous danserez...je ferai mon numéro. » Ce futur simple est atroce parce que les jeux sont déjà faits et que Calvero sait à ce moment-là que la mort le prend. Son regard dit bien autre chose que les mots...
-  Il tourne la tête et un raccord sur le regard cadre Neville en plan taille. A nouveau il brosse le tableau romantique des amours du jeune compositeur et de la danseuse : « Il vous dira qu’il vous aime ». Ces propos pour autant réunissent-ils le jeune couple à l’écran ? Les mots du clown suffisent-ils à fabriquer un destin qu’il voudrait heureux pour sa protégée ? La parole bégaie devant la puissance du sentiment. En effet, à cet instant précis, Chaplin rompt ce discours par un gros plan sur le visage de Terry qui prononce ces mots terribles pour Neville : « Ca ne compte pas...C’est vous que j’aime. » Il y a une telle force dans cette affirmation simple et sincère que le spectateur ne peut mettre en doute son amour publiquement avoué. Un contrechamp en gros plan sur le visage grave de Calvero saisit à son tour l’incompréhension et le mystère « Le cœur et l’esprit...quelle énigme ! »
-  Cette complicité entre ces deux êtres dont l’un va mourir est admirablement rendue par le dernier échange de tendresse filmé en très gros plan. Les deux visages apparaissent pour la dernière fois dans le cadre, elle penchée sur l’homme qu’elle aime « Je reviens vite, mon chéri », l’embrassant, lui le regard évanescent, sentant les affres de la mort proche. La caméra est au plus près des souffles qui s’échangent mais seule Terry manifeste son amour. Alors que s’amorce sur la bande son le thème musical symbole de la ballerine, « deux petits chaussons de satin... »,alors que le gros plan fixe son regard qui s’éteint lentement, le clown veut l’accompagner une dernière fois sur scène « Où est-elle ? Je veux la voir danser. ». L’originalité de l’écriture cinématographique de Chaplin est de réaliser dans la séquence qui suit l’extraordinaire échange entre ces deux êtres au-delà de la mort. L’art est bien ici « un anti-destin ».

Séquence 59 : Le transfert et que vive l’art !
-  La transition entre les deux séquences, qui nécessite un changement de lieu, se fait sur ordre du directeur Postant qui fait installer le divan de Calvero dans les coulisses, obéissant en cela à sa dernière volonté : « Je veux le voir danser ». La musique « Deux petits chaussons de satin... »emplit toute la bande son ; seule la gestuelle des différents personnages en présence permettra de saisir ce qui se passe.
-  Un travelling avant, de la scène en direction des coulisses, cadre en plan général Calvero étendu sur le divan, entouré de Neville, de Postant et des hommes de plateau. Un long plan fixe suit, écrivant alors le mort de l’artiste, que souligne un gros plan sur le visage que l’on recouvre d’un linceul blanc. Immédiatement un travelling arrière prend le relais, des coulisses en direction de la scène : Terry virevoltant entre en gros plan dans le champ. Ce travail de la caméra est remarquable car, à lui seul il trace dans l’espace théâtral la trajectoire du transfert du clown à la ballerine. C’est comme si le souffle perdu de l’un s’insufflait dans la respiration énergique de l’autre, l’âme de l’un venant enfin habiter l’autre. Un changement d’axe de la caméra, qui filme en plan d’ensemble Terry évoluant au centre du plateau, vient renforcer cette impression d’union sacrée scellée par l’art. Le mariage de Calvero et de Terry a lieu au-delà de la mort, dans cette sphère idéale, purement musicale et chorégraphique, qui consacre la ballerine. Ce sont ses volutes éthérées que fixe une dernière fois la caméra dans un mouvement de travelling arrière, avant la fermeture au noir. -Limelight s’achève peut-être sur la mort d’un artiste mais surtout sur la pérennité de l’Art. Car, au-delà de la fable de Terry, c’est l’exceptionnelle maîtrise de Chaplin qui séduit. Limelight signe la mort d’un acteur de burlesque que le temps a usé mais révèle plus que jamais le triomphe des Sunlight où excelle Chaplin, le réalisateur.

LE MOT DE LA FIN

-  Quand point, dans le miroir du comique, l’étrange reflet de la mort de l’artiste, il reste encore au cinéaste l’art de le fixer et à l’homme la contemplation de sa finitude.


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 3. La maison, objet cinématographique

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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