home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 04 - Juillet 2008
Naissance de la comédie musicale
 Martin Barnier

Naissance de la comédie musicale

Dans Chantons sous la pluie les personnages principaux, Don Lockwood (Gene Kelly), star du cinéma muet, et sa partenaire Lina Lamont (Jean Hagen), « inventent » le concept de comédie musicale filmée pour éviter de se rendre ridicule en tournant un film parlant dramatique. Si ce film de 1952 reste une des meilleures comédies musicales produites par l’équipe d’Arthur Freed au sein de la MGM, c’est peut-être parce qu’il semble remonter aux origines de ce genre cinématographique. En réalité, les chants et danses filmées étaient montrés dans les salles depuis les débuts du cinéma. Dès 1895-1896, on compte un grand nombre de danses, comme les variantes de la « Butterfly dance » inspirées par Loïe Fuller. Les séquences dansées semblent très populaires pendant les premières années du cinéma. En 1903, au milieu du film The Great Train Robbery, souvent présenté comme « le premier western du cinéma », une séquence de square dance divertissait les spectateurs. Pourtant, cela ne fait pas du film une comédie musicale. L’insertion de scènes dansées au milieu des mélodrames joués dans les théâtres américains à la fin du XIX° siècle explique ce passage détaché de l’action.

L’ancêtre de la comédie musicale se trouve plus probablement dans les centaines de petits films parlant, chantant et dansant, qui furent présentés avant 1914 en Europe comme aux Etats-Unis. En concurrence avec Messter en Allemagne et des firmes américaines ou anglaises, Gaumont, en France, propose des « Phonoscènes » qui permettent d’entendre et de voir les vedettes des « caf’conc’ » et du music-hall. À partir de 1906 ces courts films synchronisés par disques sont montrés dans toute la France au milieu d’un programme comprenant chaque semaine des vues documentaires, des mélos, de courts films comiques, etc.

Ces chansons filmées attiraient dans les salles, en Europe comme aux USA, tous les publics aimant chanter. Elles apparurent presque en même temps que les « songs slides » ou «  illustrated songs  »[1]. Les chansons illustrées consistaient en une suite de « diapositives » de l’époque appelées plaques (slides) avec les paroles des chansons et des illustrations. Dans les Nickelodeons, les salles les moins chères des USA avant 1914, il semble que le public venait plus pour chanter ces chansons en chœur que pour voir des films. Ils permettaient de se reposer la voix ! La partie la plus populaire du programme arrivait avec le chanteur ou la chanteuse de la salle, sur scène, qui entonnait la chanson et faisait reprendre le refrain par les spectateurs. De nombreux immigrants aux Etats-Unis ont appris l’anglais grâce aux « illustrated songs »[2]. Cette pratique de chant dans des salles appelées (à tort) « de cinéma » montre que le lien entre des spectacles de types différents est beaucoup plus fort qu’on ne le croit d’habitude. Le plaisir d’entendre des chansons et de s’entendre chanter, qui existe dès les années 1900 dans plusieurs pays, est sans doute un des éléments explicatifs du succès des comédies musicales. Si la pratique du chant collectif devant un écran a, en partie, disparu, elle resurgit, depuis les années 1970, dans les séances « de minuit » quand les aficionados de films cultes se retrouvent pour entonner les morceaux délirants du Rocky Horror Picture Show. Le plaisir du partage des chansons attire les publics de karaoké, comme il attirait les spectateurs de comédie musicale[3].

L’évolution technologique des années 1920 permit une synchronisation plus facile des chansons filmées. Après la Première Guerre mondiale, des ingénieurs comme Lee DeForest, aux USA et d’autres en Europe proposent de nombreuses chansons synchronisées cette fois par piste optique. Dès 1923, dans une cinquantaine de salles de la côte Est des Etats-Unis, les Phonofilms de DeForest permettent de voir des adaptations condensées des stage musicals. Certes, ce ne sont pas des longs métrages, mais ces films d’une quinzaine de minutes habituent le public à voir sur l’écran les succès de Broadway. Entre 1923 et 1927, DeForest tourna plus de 1000 courts métrages, dont de nombreuses chansons filmées[4]. Quand la Warner s’intéresse aux films sonores, elle fait d’abord tourner des Vitaphone shorts. Ces courts métrages reprennent souvent des extraits d’opéra ou des captations de vedettes du Vaudeville (en français : music-hall !). Quand Fox développe son système Movietone pour ses actualités et pour la musique et les bruits de ses longs métrages (comme l’Aurore de Murnau, 1927), les frères Warner acceptent de placer des chansons, et une scène dialoguées dans un long métrage. The Jazz Singer contient différentes chansons d’Al Jolson entrecoupant l’intrigue. Le long métrage de type « backstage musical », ou comédie spectacle, ou comédie de coulisse, se développe après le succès de ce film[5]. Ce succès ne date pas de la sortie du film en octobre 1927. Après de longs mois et beaucoup de publicité, le Chanteur de jazz commença à faire parler de lui. Fox et Warner ayant pris de l’avance sur leurs concurrents, les Majors signent un accord en mai 1928 décidant d’arrêter la production muette. Attirer les vedettes de Broadway semble la solution la plus rapide pour produire des films parlant (et donc chantant). Dès les premiers mois de 1929 on recense plus de dix comédies musicales sortant des studios Paramount, MGM, Universal et RKO. Warner a confirmé par un gigantesque succès que ce genre est vraiment rentable. The Singing Fool rapporte deux fois plus que The Jazz Singer, uniquement sur le territoire américain[6] . La comédie musicale se développe pendant la période dite du « cinéma classique hollywoodien ». Le genre culmine dans les années 1940, et décline rapidement à la fin des années 1950.

On oublie trop souvent que les ancêtres de la comédie musicale sont des chansons illustrées ou des chansons filmées (selon les salles et les pays) qui firent les beaux jours des salles « de cinéma » des années 1900. Il est nécessaire de relire l’histoire du cinéma à la lumière des liens entre les différents types de spectacles : danses, chants, vaudeville theater appelé en français music-hall, et cinéma ne se sont jamais vraiment quittés. La naissance d’un genre cinématographique se lit souvent dans les formes scéniques préexistantes. Le contexte dans lequel un genre « apparaît » explique la façon dont ce type de film se construit, et la façon dont le public le reçoit.

Notes

[1] Rick Altman, Silent Film Sound, New York, Columbia University Press, 2004, p.182.
[2] Richard Abel, The Red Rooster Scare : Making Cinema American, 1900-1910, Berkeley, University of California Press, 1999.
[3] Martin Barnier, « “Chantons sous la toile !” Pour une socio-histoire des films cultes », in Philippe Le Guern (dir.), Les Cultes médiatiques. Cultes fan et œuvres cultes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, p. 67-86.
[4] Edwin M. Bradley, The First Hollywood Musicals, Jefferson, McFraland, 1996, p.4.
[5] Rick Altman, La Comédie musicale hollywoodienne, Paris, Armand Colin, 1992.
[6] Donald Crafton, The Talkies, New York, Charles Scribner’s Sons, 1997.




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