home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 04 - Juillet 2008
One Night Stand d’Emilie Jouvet, film hybride pour le plaisir des genres

Cet article aborde certains points peu ou non détaillés lors d’une communication donnée par l’auteur au colloque international Hypervisibilité II, « Hyper-visible, oui, et dans la marge : Film porno, public privé, lecture politique. A propos de One Night Stand d’Emilie Jouvet », le 27 juin 2008 à l’Université de Stirling, Ecosse ; il s’inscrit dans le cadre d’une recherche développée peu à peu par l’auteur sur les pratiques du film, les cultures minoritaires et leur patrimonialisation.

 Pascal Génot

One Night Stand d’Emilie Jouvet, film hybride pour le plaisir des genres

Tout a été tellement vite. Un jour on se réveille et le Marais existe. Les milieux sont tout petits mais c’est à l’intérieur de chacun que se font les estimations véhiculées ensuite bien au-delà d’eux et qui les dépassent. Ce sont les gens de théâtre qui assistent aux pièces, les gens qui travaillent dans la nuit qui sortent en boîte, les gens de mots qui lisent, les artistes qui vont dans les galeries, etc. Il n’y a que le cinéma que tout le monde regarde. C’est pour ça qu’il faut en faire.
Guillaume Dustan, Nicolas Pages, Paris, Balland, 1999 (édition citée : J’ai Lu, 2003, p. 379)

One Night Stand (Pour une nuit) d’Emilie Jouvet est un film porno queer lesbien et transgenre français. Sorti en 2006, il peut être considéré comme le premier, et probablement le seul à ce jour de sa « catégorie » : en France, l’expression lesbienne sur le champ du film pornographique reste exceptionnelle, a fortiori l’expression transgenre, et chaque réalisation constitue en quelque sorte un modèle unique. Pour qui s’intéresse à l’expression filmique de ces identités minoritaires, ou des identités minoritaires en général - et des capacités de l’idée même de s’exprimer en cinéma -, il peut être utile de situer ce porno d’un genre inhabituel sur son terrain culturel, artistique, esthétique, politique, etc. - ou, plutôt, de chercher à le suivre dans les lieux et les moments qui le composent et avec lesquels il interagit. Quoique très sommairement, c’est ce que propose cet article, en prenant comme fil conducteur la notion de catégorie générique.

1. (Dé)trousser le genre, ouvrir les catégories

La langue française disposant d’un seul terme pour désigner deux objets distincts - le genre comme catégories d’œuvres et le genre comme catégorie sexuée (en anglais, genre et gender) - il est tentant de faire jouer ensemble, ou l’une contre l’autre, ces deux significations d’un même mot, et de chercher à comprendre les liens entre ces deux objets. Mais, ce faisant, comme l’ont déjà constaté les études féministes du film [De Lauretis : 1987], on s’aperçoit vite que l’on a en un sens affaire à un seul et même objet, ou plus exactement à un agencement de codes et de normes historiquement, socialement et culturellement construits et situés qui, combinés les uns/les unes avec les autres, établissent un registre de rapports qui préfigure des attentes. L’assurance, sincère ou cynique, de savoir, et de pouvoir prétendre savoir, ce qui peut être dit féminin ou masculin, homme ou femme, privé ou public, politique ou non, fictionnel ou documentaire, pornographique ou pas, réel ou fantastique, etc., de même que la croyance qu’il existe objectivement une frontière ferme et définitive entre ces termes, sert ainsi des conflits sur le sens et les implications concrètes, comportementales, intellectuelles et/ou morales, voire législatives, de ces mots et de ces « choses », conflits que l’on peut connecter à des configurations sociohistoriques, à des rapports de forces, à des macro et à des micro relations de pouvoir. Construire une catégorie, nous rappelle Pierre Bourdieu en s’appuyant sur l’étymologie [Bourdieu : 1997, 45], revient à porter une accusation publique : on ne classe pas sans raison, et la raison première peut être d’exercer une relation de pouvoir au sein d’un rapport de forces afin d’inscrire et/ou de réaffirmer un ordre dans le savoir. La notion même de genre, en ce sens, devient l’un des multiples vecteurs des flux de pouvoir, l’un des nombreux noms du pouvoir.

L’usage d’un genre, ou d’une catégorie, et l’usage même des notions de « genre » et de « catégorie » n’est donc pas neutre : annonçant une classification - et non une typologie moins, voire non hiérarchisée -, elles annoncent aussi l’ordre qui maintient un état inégalitaire des rapports sociaux, culturels et politiques. User de l’idée même de « genre » implique de « devoir faire » avec cet ordre qui d’ores et déjà nous fait, c’est-à-dire bien souvent nous défait. Pour chaque existence, individuelle et collective, que l’ordre met en péril, défaire le genre [Butler : 2006] au lieu et au moment d’être défait par lui, ouvrir les catégories et les représentations dûment établies à une invasion de schèmes étranges, n’est ni plus ni moins qu’une question de survie sociale, mentale et, encore aujourd’hui, physique. Planter un drapeau sur la brèche du genre, ne fusse que localement et provisoirement, reste - pour s’amuser un peu avec Sartre - l’horizon d’attentes indépassable de notre temps.

Informatifs et performatifs, normatifs, les répertoires des catégories génériques et les énoncés qu’ils contiennent sont plus ou moins consciemment mobilisés pour construire et appréhender différentes grandeurs et leurs rapports, savoir ce que sont les multiples « il y a » qui composent les réalités du monde vécu, ce afin de donner une consistance interprétative à ces grandeurs et un sens à ces rapports, sens dont l’univocité, si elle peut être désirée, est illusoire et certainement indésirable. Les catégories génériques préfigurent nos attentes vis-à-vis d’un film, comme elles préfigurent nos attentes vis-à-vis d’un corps ; elles préfigurent également nos sensations et nos interprétations, sans pour autant les déterminer. Ainsi, puisque suivant Foucault [Revel : 2005, 117-214, passim] l’exercice d’une relation de pouvoir engendre son propre point de résistance, les catégories génériques peuvent servir à plier le sens et à renouveler les sensations, à exercer un rapport de forces sur les relations de pouvoir à l’œuvre dans et par ces catégories mêmes. Qu’une brèche s’ouvre dans une catégorie, ou plus justement dans une situation catégorielle, en un lieu et un moment où un discours catégorique s’anime et veut imposer sa raison d’être, et nous sommes sollicités à un nouveau seuil de conscience, invités à faire l’expérience d’un autre possible et à revoir nos interprétations. Beaucoup claquent alors la porte (ou sautent du lit, quittent la salle, changent de chaîne, arrêtent le film, etc.) ; d’autres, moins nombreux sans doute, mais non moins puissants [Moscovici : 1979], passent un moment agréable et jubilent de (dé)trousser un genre/le genre de ce qu’il a de plus précieux : son assurance à savoir dire - et à dire savoir - de quoi et comment le monde est fait, avec quoi et comment il doit être dit, fait pour être dit et dit pour être fait.


Du même auteur : 
 L’archive déchirée du sujet. A propos de Aus der ferne de Mathias Müller
 Here She Comes ! Tactiques de genres : Judith Butler à la rescousse
 10. Filmer en minoritaire, l’émergence d’une création cinématographique en Corse
 1. Edito n°3
 1. Edito numéro 4
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 2. Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse
 Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques

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