home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 04 - Juillet 2008
One Night Stand d’Emilie Jouvet, film hybride pour le plaisir des genres

Cet article aborde certains points peu ou non détaillés lors d’une communication donnée par l’auteur au colloque international Hypervisibilité II, « Hyper-visible, oui, et dans la marge : Film porno, public privé, lecture politique. A propos de One Night Stand d’Emilie Jouvet », le 27 juin 2008 à l’Université de Stirling, Ecosse ; il s’inscrit dans le cadre d’une recherche développée peu à peu par l’auteur sur les pratiques du film, les cultures minoritaires et leur patrimonialisation.

 Pascal Génot


Pour conclure cet article, quelques précisions méthodologiques et théoriques peuvent être bienvenues.
La recherche exposée ici (en partie) s’est appuyée sur plusieurs sources : 1° Le DVD du film One Night Stand, qui comprend le porno en tant que tel, des entretiens avec les sex-players, un bêtisier et deux scènes bonus ; 2° L’Internet, où l’on trouve de nombreuses informations sur la production, la présentation et la réception du film ; 3° Des entretiens informels avec la réalisatrice, avec quelques-unes de ses amies proches qui ont suivi son projet et avec quelques membres des publics du film ; 4° Une observation directe, mais toute aussi informelle, de discussions autour de ce film au sein d’un micro-réseau lesbien, ainsi que des réactions suscitées par l’annonce de mon intérêt pour ce film, c’est-à-dire de l’intérêt porté par un homme à un porno lesbien (« Explique-toi ! » ayant été, sous une forme verbale ou non, souriante, généreuse, dubitative ou plus agressive, l’énoncé réactif témoignant en toute intelligence d’un légitime mécanisme de défense du groupe ; cet article, en un sens, avait donc aussi pour but une « explication » plus aboutie). L’enquête s’est ainsi limitée à une forme « préparatoire », notamment en ce qui concerne l’exploration fort peu méthodique du terrain. Nonobstant, ceci ne devrait pas réduire outre mesure la pertinence des hypothèses et/ou de l’analyse - surtout, l’auteur de cet article a voulu tenter une performance critique, éprouver une capacité à adopter un point de vue, à acquérir une compétence communicationelle lui permettant de parler d’après une « famille » qui n’est pas la sienne, mais avec laquelle il s’est senti « en affinité ». Concernant l’approche théorique, nous dirons volontiers qu’elle est « tordue », ce qui peut être l’une des façons de traduire en français l’intraduisible queer ; plus précisément, ce travail pense s’inscrire dans l’interzone des études minoritaires, à partir d’un parcours de « jeune chercheur » menant, via le champ des études cinématographiques et audiovisuelles, successivement en sections d’Arts et d’Information-Communication. Enfin, concernant l’exposé, il n’a pas paru indispensable de référencer les sources issues de l’Internet, aisément accessibles à partir de quelques sites [cf., infra, les orientations « webographiques »], pas plus qu’il n’a semblé indispensable de donner une description du film, estimant qu’il suffisait de laisser, aussi par souci de limiter la taille de l’article, l’imaginaire des lectrices/lecteurs, s’il n’ont jamais vu ONS, opérer à sa guise.

Lorsque l’on souhaite (et prétend) faire l’analyse d’un film, il est délicat de choisir les meilleurs outils pour le faire, de même qu’il est difficile de considérer quels approches méthodologiques et théoriques paraissent pour cela les plus pertinentes ; tout comme il est complexe (et souvent conflictuel) de décider quelles approches se combinent de manières opératoires avec telles ou telles autres, ou laquelle nous assure le plus de Vérité (ou de « scientificité »). Naviguant à vue entre esthétique, « philosophie de non philosophe », études de production et de réception, sociologie du film et sémio-pragmatique, études et théorie queer, ou encore anthropologie, voire médiation culturelle ; la « méthode » a consisté ici à cultiver la liminalité et la promiscuité, partant de l’idée que « avec la promiscuité, l’avantage, c’est qu’on ne sait pas à l’avance qui se retrouvera avec qui » [Bourcier : 2005, 32]. L’axe, pour ainsi dire éthique, de cette recherche part du principe qu’une approche analytique doit aller vers le terrain de la pratique, et adopter la langue la plus fine et la plus précise usitée sur ce terrain, y compris lorsque cette langue se fait « vulgaire » ou, à l’inverse, « érudite ». Qu’ensuite, nous ne nous comprenions pas toujours ne semble pas devoir être un problème insurmontable, pas plus que le fait, directement lié au précédent et par ailleurs plutôt heureux et salvateur, que nous n’ayons pas tous les mêmes problèmes à penser.

Note
Le terme queer n’ayant pas d’équivalent en français, il n’est plus à considérer comme un mot d’emprunt ; c’est pourquoi nous avons opté ici pour un abandon de l’italique.

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Orientations webographiques
SITE OFFICIEL DU FILM ONS : http://www.onenightstand-lefilm.com
BLOG D’EMILIE JOUVET PHOTOGRAPHE : http://www.emyphotography.20six.fr
MOTEUR DE RECHERCHE GENERALISTE : google.fr (mots-clés : « emilie jouvet » « one night stand »)


Du même auteur : 
 L’archive déchirée du sujet. A propos de Aus der ferne de Mathias Müller
 Here She Comes ! Tactiques de genres : Judith Butler à la rescousse
 10. Filmer en minoritaire, l’émergence d’une création cinématographique en Corse
 1. Edito n°3
 1. Edito numéro 4
 Publication LIGNES DE FUITE # 4
 2. Genre et ethnicité régionale dans les fictions filmées françaises récentes : l’exemple de la Corse
 Questions de genre. Cinéma, télévision, arts plastiques

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