home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Les effets de sujet en poésie pensés à partir de la poésie en ligne

Je voudrais prendre ici la poésie en ligne au sérieux.

 Mathieu Arsenault

Une poésie écrite par personne

On peut comprendre de cette manière que la cette poésie ne s’adresse à personne. Mais il demeure pourtant un lecteur, le premier qui a lui-même rédigé son poème. Pourrait-on pousser cette idée d’une poésie lue par personne jusqu’à inclure aussi ce premier lecteur ? Et si ce lecteur est bien absent, se pourrait-il que cette poésie ne soit en clair écrite par personne ?

J’ai rappelé précedemment le malaise provoqué par la constitution en corpus de la poésie en ligne : puisque la répétition des formes et des thèmes ne constitue pas une préoccupation de la poésie comme pratique de soi, on se trouve devant ce corpus comme devant le ressassement infini d’une mer de sentiments. Hors de l’histoire rien ne semble évoluer dans cette poésie, ni à l’intérieur des poèmes ni dans l’ensemble de ce corpus. Plus étrange encore, aucune singularité ne semble pouvoir en émerger, ni du côté des auteurs ni du côté des œuvres. Non pas que cette production soit si complètement mauvaise qu’on ne puisse rien en tirer. C’est plutôt par nature que la poésie en ligne demeure interdite à toute singularisation, car par un vice de logique propre à ce type de jugement esthétique qui préside à la construction de la valeur artistique, s’il arrivait qu’on décide d’accorder à une œuvre d’amateur une certaine valeur artistique, le processus d’appropriation ferait en sorte de l’extraire de la catégorie « amateur », soit pour constituer une catégorie intermédiaire, soit pour faire passer l’œuvre d’un auteur dans le circuit institutionnel de la poésie publiée. En regard de l’institution, cette production ne peut donc jamais être considérée comme « bonne », et ce, peut-être moins parce qu’elle serait universellement mauvaise que parce que sa situation la place si en marge de l’institution littéraire qu’on ne peut que suspendre indéfiniment tout jugement esthétique à son égard.

De la même manière, cette position marginale suspend aussi toute possibilité d’accorder hors de toute ambiguïté un statut d’auteur aux poètes amateurs, et ce, encore une fois, non parce qu’ils ne le mériteraient pas, mais parce que le rapport dans lequel cette question installerait l’auteur aurait pour effet de l’extraire de cet espace de la poésie en ligne. Cette poésie nous place donc devant un paradoxe fascinant. D’une part, la poésie représente un des lieux où la singularité est la plus radicalement affirmée en littérature : comparée aux figures du romancier et du dramaturge, l’image du poète pauvre et farouchement intransigeant demeure encore aujourd’hui une image constitutive de l’autonomie symbolique de la littérature. La valeur accordée à l’expression subjective en poésie découle de ce mythe étonnamment tenace. Mais, d’autre part, cette singularité de la figure du poète se montre incompatible avec celle du poète amateur. Car exclu de l’institution littéraire, il ne représente aucune autonomie, aucune indépendance, aucune souveraineté de la littérature. Et, du coup, il ne peut non plus aspirer à une singularité de son expression subjective comme à aucune singularité de l’auteur. Hors de cette possibilité, la poésie en ligne est donc, littéralement, sans auteur, au sens où elle est bien rédigée par quelqu’un, par une personne réelle, mais il est impossible de lui accorder autre chose que ce statut effectif, ni originalité, ni personnalité, ni subjectivité. Si elle est bien rédigée par quelqu’un, elle n’est écrite pourtant par personne.

La publication en ligne confirme et renforce cet étrange état. Nous ne savons rien d’Amandedu59, l’auteur de « mon amour je t’aime pour toujours », ni son nom, ni son sexe, ni son âge. Son texte non plus ne nous permet pas d’opérer le moindre travail de singularisation d’une figure subjective. « Mon amour je t’aime pour toujours » est le texte interchangeable d’une émotion interchangeable. Portrait banal, superficiel et cliché de la passion amoureuse, il pourrait tout aussi bien avoir été écrit par un script informatique à qui on aurait donné des indications formelles simples. Ce texte n’est pas dépourvu de singularité parce qu’il est mal écrit, mais plutôt parce que les marques potentielles de singularisation le fuient. Ne s’adressant à personne, il demeure dans l’entrebâillement d’une lecture extérieure à l’espace privé de sa rédaction, ne laissant au lecteur étranger à cet espace que le traitement superficiel d’un thème désincarné, car le poète amateur conserve préserve le sens du poème hors de son texte dans l’investissement singulier des déictiques qui foisonnent dans ces poèmes, dans les pronoms « moi », « toi », « lui », dans les références à « cet événement », « cette fois-là » qui conservent pour le lecteur étranger tout leur mystère, toute leur obscurité.

Mais, ce faisant, le poète amateur obtient malgré lui l’effet inverse d’une projection à l’extérieur de son intériorité, car ce texte, loin de constituer une pratique structurante du soi, se présente plutôt comme la pratique même de la désingularisation et de la désindividuation. Ce texte, qui devrait être l’espace le plus précieux de la singularisation du moi, devient ce point où la banalité superficielle du moi creuse son propre évidement, devenant la poésie fascinante d’une légion de simulacres de sujet aspirant à une singularisation d’une voix de fantôme, inconsistante et transparente. Ce qui s’offre ainsi au lecteur, à tout lecteur, c’est-à-dire, en premier lieu, au rédacteur en tant qu’écrivant, en tant qu’écrit par son propre texte, c’est une littérature du vide et de l’uniforme, une poésie de personne qui ne s’adresse à personne. Et elle apparaît sur le Net dans une quantité à peine imaginable. D’où le malaise ressenti à trop en lire. Certes amusants à petite dose pour leur naïveté kitsch et banale, touchants par moment pour leur sincérité brute, le lecteur de poésie en ligne n’en finit pas moins par ressentir une sorte de mélancolie aliénante.

Le plus étrange, c’est qu’on peut tout de même parler de cette poésie du point de vue de cet évidement, car elle agit comme un trou noir sur toute subjectivité. Par exemple, on pourrait revenir sur le rythme obsédant de « mon amour je t’aime pour toujours » : « je ne peux plus me passé de toi, une journée sans toi ça ne va pas, je pense tjr a toi, sans toi je n’existe pas, je ne suis plus moi, g tellement besoin que tu sois prés de moi. » Cette répétition est-elle aussi innocente qu’on aurait pu d’abord le penser ? S’agit-il d’une faute de composition ou ne pourrait-on pas tout aussi bien y voir aussi une mise en scène adroite du caractère obsessionnel de la passion amoureuse ? Peut-être ce ressassement renferme-t-il une vision tragique de cette passion qui, à force de réitérer ce pronom « toi », l’évide petit à petit complètement de son sens comme lorsqu’à l’image du narrateur du « démon de l’analogie » de Mallarmé, on se répète inlassablement un mot jusqu’à ce qu’il se détache de son référent.

Le démon de Mallarmé, plusieurs critiques l’ont déjà remarqué, renvoie subtilement au mauvais génie des méditations de Descartes. Le mauvais génie trompe les sens, nous plonge dans la confusion entre le rêve et le réveil et nous fait douter de tout. Le plus intéressant pour nous, c’est que Descartes imagine ce personnage du mauvais génie dans le cadre d’une expérience de pensée où il suspend un instant sa croyance en Dieu. Parce que Dieu représente l’assurance qu’il n’y a bien qu’une seule réalité et que je suis bien qui je suis, s’il n’y avait aucun dieu, nous devrions vivre dans l’incertitude perpétuelle de la réalité. Or, nous vivons aujourd’hui dans cette réalité incertaine, nous ne pouvons jamais savoir si les choses sont réellement ce qu’elles sont parce que nous vivons dans leur interprétation. Devant quelqu’un qui pleure, je ne suis pas devant la tristesse, je suis dans l’incertitude de savoir pourquoi cette personne pleure ; devant la maladie, je suis devant l’incertitude de savoir ce que j’ai réellement et si je vais guérir.

Cette incertitude, la poésie en ligne sait la mettre en scène comme personne, littéralement. Elle n’est l’œuvre de personne, ou plutôt du fantôme de la subjectivité dont la mélancolie qui tourne à vide, cherchant désespérément à mettre un ordre impossible à une intériorité inexistante. Elle crie de sa voix blanchâtre son désir impossible de retourner à cette époque où le sujet était encore possible, mais ce cri, je l’ai dit, ne s’adresse à personne. Les cieux sont vides, la place publique est déserte et le temps des confessions est terminé, car il n’y a plus d’autorité, ni d’auteur, ni de Dieu, ni de sujet pour régler la réalité de l’intériorité sur la réalité du monde. Et nous demeurons, à la fin, seuls avec cette mélancolie poignante pour une époque qui n’a jamais existé où j’aurais pu te chuchoter à l’oreille d’une petite voix naïve et coquine : « rien ni personne ne pourra se mettre entre nous deux je t’aime a la folie mon amour je t’aime pour toujours ».




L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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