home  Lignes de fuites  Lignes de fuite Hors-série 1 - Janvier 2010
Du vide à la destruction : la double fissure de l’identité serbe

Tous les jours, à Belgrade, j’allais me perdre quelque part en cherchant les traces de l’ailleurs et de l’incompris. Systématiquement, je finissais par regagner le centre, tournais à gauche sur Kneza Milosa, et me retrouvais au coin de Nemanjina à observer le Quartier général militaire. Les ruines de ce bâtiment, bombardé par l’OTAN en 1999, me fascinent et me repoussent à la fois.

 Taïka Baillargeon

1.3. La modernité Yougoslave et les racines de l’idéologie de la troisième voie

Malgré ce qu’on pourrait penser, cette position n’est pas une innovation de l’époque de Tito, elle prend plutôt ses racines au début du 20e siècle dans la première Yougoslavie. Il semble nécessaire de présenter ce qu’on pourrait appeler la « genèse » de cette idéologie pour démontrer que le bâtiment de Dobrović n’est pas un outil politique ni un outil idéologique yougoslave, mais une réflexion qui se réfère bien plus à l’art et à la pensée moderne qu’à l’économie ou au politique. Selon l’historien de l’architecture Miloš Perović, le bâtiment dont il est question ici « can freely be defined as a materialized manifesto of European avant-garde from the 1920s and a philosophical dialogue with it at the same time » (2003 : 160).

L’architecte est issu de l’école moderne (mouvements d’architecture moderne en Europe dans les années 20 et 30) ; il appartient aussi à cette vague d’intellectuels qui ont étudié en Europe centrale et qui s’établissent en Yougoslavie au début du 20e siècle. Selon Liljiana Blagojević, c’est grâce au travail de ces intellectuels que la modernité serbe prend place. Blagojević fait commencer la modernité serbe avec le voyage de Le Corbusier en Europe de l’Est et surtout en Serbie. Étonnement, ce n’est pas tant l’influence de Le Corbusier en tant qu’architecte qui compte ici, mais son expérience et son opinion très négative sur la Serbie. La seule chose qu’il trouvera importante et digne de mention dans ce pays est la nature et le folklore. Il encensera ce qu’il appelle l’« homme naturel », qu’il dit retrouver dans un village du nord de la Serbie, plutôt que le caractère « chaotique et provincial » de Belgrade. Pour Blagojević, la modernité arrive surtout, en Yougoslavie, comme une réaction à Le Corbusier, par le biais du travail des avant-gardes.

Le groupe Zénith, fondé et principalement géré par l’écrivain serbe Ljubomir Micić, appartient à ce mouvement d’avant-garde dont l’influence idéologique sur le travail de Dobrović est indéniable. Celui-ci s’élève contre la notion principalement occidentale du noble sauvage que célèbre Le Corbusier et propose une distinction violente entre le primitif et le barbare se présentant lui-même comme tel. Il affirme que l’Ouest impose consciemment le primitivisme, qu’il considère comme une nouvelle imitation. Contre le primitif et le noble sauvage, le groupe propose la figure du barbare qu’ils conceptualisent comme suit : « to be barbarian means : begining, potential, creation » (Blagojević 2003 : 10). Il prône ainsi l’invention contre la reproduction (avec Nikola Tesla comme figure du grand inventeur, Nietzsche et Dostoïevski comme maîtres à penser). Les théories du Zénith sont très cubistes et parlent beaucoup de mouvement comme début, ce qui rappelle le travail de Dobrović. Mais il y a aussi dans ce groupe un besoin fondamental de présenter l’homme des Balkans, le barbare, comme un créateur moderne (mot que le groupe évite comme pour se distancier du côté romantique d’une modernité occidentale). Zénith propose aussi une balkanisation de l’Occident, où ce n’est ni le national ni l’international qui prime, mais un supranationalisme où le national serait en quelque sorte intégré et intégrant. C’est exactement là que se tient Dobrović avec son bâtiment. Aussi, on pourrait avancer que cette pensée des avant-gardes précède l’idéologie de Tito et fonde la troisième voix qui se détache fondamentalement des deux autres tendances mentionnées plus tôt.

2. Deuxième fissure

Et pourtant, même si le bâtiment se place à l’encontre du nationalisme, l’œuvre de Dobrović est considérée par l’OTAN comme « le cœur de la machine de guerre » [1] et prise pour cible lors du bombardement de Belgrade en 1999. Ce dernier est un bombardement stratégique qui signera la fin de la guerre du Kosovo et la fin de la gouverne de Milošević. Le bâtiment détruit est toujours présent au centre de la capitale serbe, mais cette seconde fissure, provoquée par le bombardement, nous ramène aujourd’hui à la faute et à l’échec.
Avec la destruction du bâtiment de Dobrović, l’Occident participe selon moi à l’avortement d’une identité de la troisième voix. Dans un texte sur l’architecture et la guerre, Robert Bevan affirme que « the destruction of the cultural artifacts of an enemy people or nation is a mean of dominating, terrorizing, dividing or eradicating it altogether. [...] Here architecture takes on a totemic quality : a mosque, for example, is not simply a mosque ; it represents to its enemies the presence of a community marked for erasure. [...] This is not collateral damage. This is the active and often systematic destruction of particular building types or architectural traditions that happens in conflicts where the erasure of the memories, history and identity attached to architecture and place - enforced forgetting - is the goal itself » (2006 : 8). À mon sens, l’OTAN procède au même type de destruction. La destruction de l’architecture et des œuvres d’art d’un camp ennemi en temps de guerre, et plus particulièrement leur destruction stratégique, est souvent pensée directement à l’encontre d’un peuple. Il s’agit d’une manœuvre qui touche spécifiquement et délibérément l’identité. Aussi, la destruction de ce bâtiment en particulier, peu importe la situation et l’opinion, ou même la faute du peuple serbe, participe d’un effacement de l’identité à travers une éradication systématique de l’architecture.

On dira, avec raison, que la Yougoslavie était déjà démantelée et que l’entrée au pouvoir de Milošević avait fait bien plus de ravages à cette idéologie que pouvait en faire l’OTAN. On dira aussi qu’il s’agissait là d’une intervention nécessaire puisque le bâtiment était une construction qui appartenait à l’armée. On pourrait cependant se questionner sur l’implication de l’OTAN dans la guerre du Kosovo, et sur les amendements graves faits aux résolutions de l’organisation durant le bombardement. Il n’est pas question ici de défendre l’armée de la République ni les décisions de l’OTAN. Cela dit, il me semble que la complexité des guerres des Balkans et le discours qui s’y rattache généralement en Serbie et en Occident, et plus encore la division souvent catégorique des acteurs en deux camps moraux (les victimes et les coupables) non seulement participent du malaise que soulève aujourd’hui le bâtiment bombardé, mais constitue un faux problème qui mine encore la question de l’identité nationale en Serbie.

Pour Jovanović Weiss, le bombardement du bâtiment de Dobrović proviendrait d’une ignorance de l’histoire culturelle Serbe. Le bâtiment de Dobrović n’est pas un bâtiment fasciste ou autoritaire, il n’est pas attaché à une culture ou à une religion en particulier et ne relève pas tellement du symbolique ou du politique. Il n’est pas construit à l’époque de Milošević, il est édifié en fonction du vide, à travers une participation du peuple yougoslave. Mais le peuple yougoslave n’existe plus et n’est certainement pas coupable de génocide. Toujours selon Jovanović Weiss : « it was difficult to classify this building, because its presence was more represented by the void between two parts of the complex and it was extremely modern looking. [It had] no exposed columns, no ornamental narration of history, as might have been present in Stalinist architecture » (2000 : 8). Le bâtiment n’avait rien à voir avec le nationalisme serbe condamné par l’OTAN lors du bombardement. Jovanović Weiss explique aussi que, pour le peuple serbe, lorsque l’OTAN choisit de bombarder essentiellement des constructions modernes plutôt que des constructions classiques, qui plus est un bâtiment construit à l’époque ou la Yougoslavie entretient d’excellentes relations avec l’Ouest, c’est un peu comme si l’Occident venait se bombarder elle-même. Le malaise provoqué par la fissure répétée du bâtiment de Dobrović provient aussi de l’impression que c’est dans la constitution de la fissure de ce bâtiment que se trouvait peut-être la solution au problème du nationalisme en Yougoslavie.

La réaction de l’Occident, par rapport aux conflits des Balkans, pourrait aussi s’expliquer par la perception primitive qu’elle a toujours eu des peuples et territoires de l’Europe du Sud-Est et de l’Orient. Selon Ivan Kucina, dans une conférence sur l’art de la Balkanisation : « Western Balkan has been locally unknown term but instantly loaded with too many negative connotations of Balkan’s stereotype, signified for centuries as European subconscious. While Europe has been taken as civilized, reasonable and tolerant, Balkan has been the place of wilderness, irrationality and everlasting conflicts » [2]. Le bombardement du Ministère de la défense nationale par l’OTAN pourrait ainsi se présenter comme une volonté de refoulement d’un autre balkanique, mais aussi, si on retourne au Zénith et à Le Corbusier, comme une volonté de penser la Yougoslavie comme primitive plutôt que « barbare » et ainsi de conserver le nationalisme au prix d’un supranationalisme. En bombardant ce bâtiment, c’est la modernité yougoslave qu’on empêche. Et avec elle la volonté d’avancement vers quelque chose qui ressemble beaucoup plus à un idéal démocratique que ce qu’on pourrait croire, qui, par le fait même, passe sous silence.

Conclusion

Aujourd’hui, le Quartier général militaire de Belgrade n’est toujours pas reconstruit et sa destruction n’a fait qu’approfondir une fissure qui figurait non seulement l’identité nationale, mais permettait encore le développement d’une identité nouvelle fondamentalement anti-nationaliste en Yougoslavie. La situation actuelle du bâtiment de Dobrović en dit long sur la situation de l’identité nationale en Serbie. Pris entre un passé brièvement glorieux et une histoire plutôt sombre, le bâtiment n’a même pas l’espoir d’être détruit ou reconstruit. Il est prisonnier du temps et de l’espace comme il l’est de l’histoire et de l’autre.

Pour conclure, je me réfèrerai à Jovanović Weiss, pour qui le problème, ou le malaise lié à l’identité yougoslave se trouve encore aujourd’hui à l’intérieur du bâtiment de Dobrović : « Trying to understand the future condition of Yugoslavia’s national identity now asks that we think of two voids in relation to each other : One created by Nikola Dobrović within his Army headquarters and the new one, created by NATO’s bombs falling on the building. The answer seems like a delayed dilemma about which void to identify with, which void to remember » (2000 : 9).

Bibliographie

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BERGSON, Henri, Matière et mémoire, Paris, PUF, 1982, 280 p.
BEVAN, Robert, The Destruction of Memory : Architecture at war, Londres, Reaktion Books, 2006, 240 p.
BLAGOJEVIĆ, Lilijana, Modernism in Serbia ; The elusive margins of Belgrade architecture 1919-1941, Londres, The MIT Press, 2003, 286 p.
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DELEUZE, Gilles, Le Bergsonisme, Paris, PUF, 1966, 120 p.
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VIDLER, Anthony, The Architecture Uncanny, Boston, The MIT Press, 1992, 257 p.

Notes

[1] Dans son texte « NATO as Architectural Critic », Jovanović Weiss reprend l’expression « the heart of the war-machine » utilisée par l’OTAN pour parler du Quartier général militaire de Belgrade. Au lendemain de la guerre du Kosovo, l’OTAN défendait la destruction de ce bâtiment où l’on supposait que toutes les décisions militaires avaient été prises durant le conflit.
[2] Extrait de la conférence « The Art of Balkanisation » tenue à Parson - The New School of Design, New York, en Avril 2009.




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