home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Les vidéoclips de Fred Poulet

Les vidéoclips de Fred Poulet : ébauches d’un cinéaste en devenir ?

 Boris Henry

Les vidéoclips de Fred Poulet


Féru de cinéma d’animation et de bricolage artistique, Fred Poulet commence par réaliser des courts métrages d’animation en Super-8, puis en vient naturellement à tourner des vidéoclips pour ses chansons. Le premier qu’il réalise est celui de Walking Indurain : sur un décor élaboré avec des cartes routières, il conçoit le parcours d’une étape de montagne du Tour de France et place dessus des figurines de cyclistes qu’il anime en les filmant image par image. Il reprend les mêmes procédés pour Au dépanneur, animant cette fois-ci des poupées Barbie. Il a depuis réalisé les clips de cinq des douze chansons de son disque Milan Athletic Club. S’il a délaissé l’animation - trop longue à mettre en œuvre et son principal désir désormais est de filmer des êtres humains -, il a conservé le format Super-8 qu’il revendique comme une contrainte créative qu’il n’envisage pas d’abandonner : il l’affectionne particulièrement car, étant le plus petit format cinématographique, il permet d’utiliser un support celluloiïd à un moindre coût. Fred Poulet appartient ainsi à ceux qui considèrent que la pellicule et le grain contribuent à l’existence du film : il a le sentiment que ses films auraient moins de chances d’exister s’ils était réalisés en vidéo - cela est probablement à rapprocher de ce qu’il appelle « son influence majeure », soit son « expérience adolescente du labo photo : le rapport au grain, à l’obscurité, à l’enroulement du celluloïd... ».

Si sa démarche relève du bricolage artistique, il précise que : « le bricolage est la forme que cela prend davantage par les contraintes que je m’impose que par une revendication esthétique à part entière : j’aime rendre les choses possibles et le fait qu’elles le soient ou pas est souvent financier ; la volonté que ça existe crée des contraintes. » Il considère ses vidéoclips comme autant d’exercices, s’estimant être « en phase d’apprentissage » : « Avec les clips, je cherche donc à m’approcher du cinéma. » Par leur économie (chaque clip a été produit pour moins de trois mille euros), par le nombre restreint de plans (dix-huit pour les clips de Ma gomme et de Pininfarina, vingt-neuf pour celui de Toute une vie et trente-quatre pour celui d’Alain Delon) et par la durée de certains de ces plans (cinquante-et-une secondes pour le plan inaugural de Pininfarina et cinquante secondes pour celui final d’Alain Delon), les vidéoclips de Fred Poulet se démarquent déjà des clips standards qui, pour la plupart, comportent au minimum une cinquantaine de plans, souvent très brefs.

Ces vidéoclips utilisent des procédés cinématographiques historiquement marqués, liés à une époque (ouverture à l’iris dans Toute une vie) ou à un type de cinéma : le cinéma expérimental avec l’utilisation de l’écran double ou du found footage - certains plans du clip de Pininfarina sont issus d’un film que Fred Poulet a acheté sur un marché aux puces de New-York. Associés à l’emploi du Super-8 et à la texture d’image qui en découle, ces procédés confèrent un côté daté, voire suranné à ces clips. Nous pouvons certainement entrevoir là une trace des influences cinématographiques de Fred Poulet : il revendique celles de Jonas Mekas, Artavazd Pelechian, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Melleville ou encore de David Lynch. Le clip de Toute une vie paraît ainsi teinté des échappées sur la Côte d’Azur que l’on trouve dans certains films de la Nouvelle Vague, dont Pierrot le fou (1965) de Jean-Luc Godard [3].

Fred Poulet s’attache également aux vibrations, voire aux dilutions qui découlent de l’éclairage, de sa forte présence (Alain Delon) ou de son insuffisance : le clip qu’il a réalisé pour la chanson All the love in all the world de Piers Faccini a été tourné sur une plage normande au crépuscule et a été entièrement éclairé à la lampe de poche. Il joue parfois sur la disparition et la réapparition, notamment dans le clip de Ma gomme : les plans qui se ferment au noir peuvent laisser place à un plan entièrement noir avant qu’un nouveau plan mettant en scène l’un des deux personnages n’apparaisse en ouverture au noir. Plus largement, Fred Poulet s’attache aux effets de matière et compose avec les accidents - sautes d’image, taches de couleur... - inhérents à l’emploi des pellicules Super-8 et à leur développement. Il utilise aussi les limites du cadre dans sa mise en scène : les personnages sont fréquemment filmés de manière frontale - parfois en gros plan -, placés dans un véhicule (voiture, bateau, avion, téléphérique) qui redouble le cadre ; ils peuvent également être saisis bord cadre, ce parfois pour des facilités de montage, comme dans le clip de Ma gomme qui place côte à côte deux plans.

Comme pour certains de ses disques, Fred Poulet s’impose parfois une contrainte lors de la réalisation de ses clips. Pour la chanson Alain Delon, dont le texte peut être perçu comme un poème théorique sur ce que représentait Alain Delon jeune, il effectue un remake assez scrupuleux, presque plan par plan, de la scène de pêche du Clan des Siciliens (1969) d’Henri Verneuil. Il achève ainsi de rendre ridicule la scène originelle et notamment le contrechamp sur l’enfant témoin de la liaison amoureuse coupable : dans le clip, notre position de voyeurs est finalement clairement soulignée. Ce souci de coller au maximum à la scène originale - dans la composition des plans comme dans la conservation du dialogue, « absolument irrésistible » aux yeux de Fred Poulet - manifeste la volonté de rester dans le premier degré. Mais le film, et cette scène en particulier, étant porteurs d’images fortes - un succès populaire, le sex-appeal supposé d’Alain Delon et l’importance du symbole phallique (la murène)... -, s’en emparer de manière aussi directe contribue à faire de ce clip un objet conceptuel et parodique.

Par ailleurs, dans trois de ses clips (Toute une vie, Alain Delon, Ma gomme), Fred Poulet se met en scène avec sa compagne - Sarah Murcia participe également au filmage de Ma gomme. Ces clips dépassent ainsi l’habituel « je » filmé inhérent au vidéoclip pour devenir un « nous » ludique, créatif et sensible. Comme bien des films, ils expriment le désir de filmer le corps aimé. Par sa fragilité, le très beau Ma gomme transmet celle exprimée par les paroles de la chanson, fragilité qui est elle-même celle des rapports amoureux.

Si Fred Poulet choisit de faire de ses clips des objets plutôt singuliers dans l’univers formaté du vidéoclip, il n’en oublie pas pour autant qu’ils sont des outils de promotion destinés à être diffusés le plus massivement possible : les clips de Toute une vie et d’Alain Delon ont été diffusés dans les programmes consacrés aux vidéoclips de M6 et de MCM.

Ouverture : Substitute, le premier long métrage de Fred Poulet


En juin 2006, Fred Poulet s’est rendu en Allemagne durant la Coupe du Monde de football pour y coréaliser avec Vikash Dhorasoo son premier long métrage :Substitute. Dans sa chronique titrée « Épilogue », il parle ainsi du projet : « Coincé entre l’hymne à la dramaturgie sportive des Yeux dans les Bleus et les téléobjectifs de la NASA de Zidane, un Portrait du XXIe siècle, je me sens à ma place en réalisant quasi clandestinement un film en Super-8 avec les images-miettes tombées du gâteau de l’exclusivité Sportfive et ZDF. J’ai donné des caméras Super 8 à Vikash. Il filme sa chambre, il se filme, il filme ce qu’il veut. Il n’est pas libre, il est sous pression, il peut filmer ce qu’il veut. Nous parlons, nous n’avons cessé de parler depuis le printemps 2004. Et moi, je filme ce qu’on peut filmer quand on est en Allemagne et qu’on ne peut pas rencontrer la personne qui constitue le sujet du film. Il est déjà hué, déjà détesté et l’histoire du film commence à peine à s’écrire. » Fred Poulet estime que ce film est la chose la plus intéressante qu’il puisse proposer actuellement : « Faire un film sur la Coupe du monde en Super-8 est significatif ; tourné en caméra DV ça n’aurait aucun sens, mais faire quelque chose d’intime avec le plus petit format cinéma, dans ce gros bordel, fait sens sans pour autant que ce soit du bricolage. » Avant-même d’être terminé, Substitute a intrigué et fait parlé de lui. Ainsi, le mercredi 6 septembre 2006, cinq mois avant la sortie du film en salles de cinéma, Fred Poulet et Vikash Dhorasoo étaient reçus par Michel Denisot dans l’émission « Le grand journal de Canal + » ; aux côtés de deux extraits du film était présentée une parodie de celui-ci déjà diffusée sur Internet. Après avoir obtenu le Prix du Film français au Festival Entrevues de Belfort 2006 et avoir été sélectionné dans la section « Forum » du festival de Berlin 2007, Substitute est sorti dans les salles de cinéma françaises le 14 février 2007, bénéficiant d’une vingtaine de copies et d’un assez bon accueil critique.

Après les vidéoclips, ce film est-il la deuxième étape de ce que Fred Poulet nomme son « apprentissage » cinématographique ? Certainement.

NOTES
[1] Saravah est également le nom d’un film que Pierre Barouh réalise en 1972 sur la musique brésilienne de la fin des années soixante.
Sauf mention contraire, les propos de Fred Poulet cités dans ce texte proviennent d’échanges par méls et d’une conversation téléphonique avec l’auteur, jeudi 14 septembre 2006.
[3] Co-écrite avec Sarah Murcia, la chanson Toute une vie est extraite de la bande originale du film L’Œil de l’autre (2005) de John Lvoff.

Bibliographie
Fred Poulet, « Épilogue », Vacarme, n°36, été 2006.


Du même auteur : 
 John Woo et les enfants de la balle
 Reprise d’une soutenance de thèse : Tod Browning, le spectacle du corps

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