home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Etait-ce bien le croquemitaine ? Pour une démystification d’Halloween

La critique a souvent vu en Halloween le film à l’origine de la longue série de slasher films qui allaient ensanglanter les écrans américains tout au long des années 1980, et dont les Freddy et les Vendredi 13 constituent les références les plus connues.

 Florent Christol


1963, la nuit d’Halloween. Michael Myers, jeune garçon déguisé en clown, assassine sa sœur à coups de couteau de boucher. Myers est interné à l’asile psychiatrique locale et placé sous les soins du docteur Loomis (Donald Pleasance), sans résultats. Quinze ans plus tard, la nuit d’Halloween, il s’échappe et revient à Haddonfield pour reproduire le massacre originel. Parmi ses proies se trouve Laurie (Jamie Lee Curtis), consignée à garder Tommy, un bambin obnubilé -Halloween oblige- par la venue du croquemitaine, pendant que ses amis font la fête. Loomis surgit juste à temps pour abattre Myers au moment où celui-ci s’apprête à tuer Laurie. La menace semble éliminée, mais le corps du tueur n’est pas retrouvé. « C’était le Croquemitaine ? » demande Laurie au Dr. Loomis. « Oui, mon enfant, c’était bien lui », s’empresse-t-il de répondre.

Selon la critique, Halloween raconterait l’histoire d’un enfant devenant le croquemitaine après avoir assassiné sa soeur la nuit d’Halloween[1]. Pourtant cette lecture consistant à faire du film de Carpenter un film fantastique repose sur des bases fragiles. En effet, dans Halloween, l’idée du croquemitaine prend d’abord racine dans l’esprit de Tommy, dont l’imagination fertile est nourrie par la consommation régulière de films d’épouvante et de bandes dessinées d’horreur. Persécuté par ses camarades de classe qui ne cessent de lui prédire la venue imminente du croquemitaine, il élabore une fiction mentale avec laquelle va coïncider l’arrivée de Myers. Le surgissement de cette figure imposante dont le masque blanc cristallise les angoisses et invite à tous les fantasmes ne peut que le conforter dans sa croyance que le croquemitaine existe, et qu’il s’agit de Myers. Convaincu, Tommy ne va cesser de marteler cette hypothèse de lecture devenue, pour lui, une certitude, dans la tête de Laurie (et, indirectement, du spectateur). Adolescente encore vierge, donc proche de l’enfance, Laurie est dès le départ conditionnée pour adopter le régime de croyance de Tommy. Cette condition est amplifiée par l’expérience de la terreur qui la fragilise psychologiquement et lui fait perdre ses repères. A la fin du film, la raison chancelante, elle se trouve dans un état d’esprit ouvert à toute explication, même (surtout) la plus fantaisiste. Cette improbable croyance est enfin corroborée par le docteur Loomis, voix de l’autorité, qui confirme à Laurie qu’il s’agit bien du croquemitaine. Comment ne pas le croire et ne pas se persuader, à notre tour, que Michael est effectivement le croquemitaine, monstre des légendes et incarnation des frayeurs enfantines ?

Mais remontons un peu le fil des événements... Avant de rencontrer Laurie, Loomis ne dit jamais que Myers est le croquemitaine. Pour lui, Myers est simplement le Mal incarné [2], ce qui est bien différent : dans un siècle ayant vu l’Holocauste et la prolifération des meurtres en série, la banalité du mal, même du mal le plus extraordinaire, n’est plus à prouver. Or, si le mal relève indubitablement du réel, le croquemitaine, en revanche, appartient de façon irréductible au champ du fantastique. Cependant, il est tout à fait compréhensible que Loomis accepte cette proposition et s’empresse de la confirmer. Pendant tout le film, il se trouve en effet marginalisé pour être le seul à penser que Myers est dangereux et risque de tuer à nouveau. Soulagé de trouver une personne corroborant ses dires, il va s’empresser d’affirmer qu’il s’agit bien du croquemitaine (« Oui, c’était lui »). En outre, si cette lecture, qui mûrit dans l’esprit de Tommy avant d’être relayée par Laurie puis confirmée par Loomis, apparaît avec un peu de recul comme totalement aberrante, elle est, d’une certaine façon, la plus logique étant donné le contexte de la fête. Devant une telle hécatombe, quasi-fantastique dans son ampleur, le croquemitaine constitue en effet le coupable idéal. Qui d’autre pourrait commettre un tel massacre la nuit d’Halloween ? Ironiquement, si le mythe du croquemitaine paraît grandir le personnage en lui accordant un statut quasi-légendaire, il en fait simultanément une menace puérile (seuls les enfants croient au croquemitaine), aux pouvoirs limités vu qu’ils ne durent qu’une nuit. Ce discours, saupoudrant le personnage d’un concentré de fiction, décrédibilise le personnage de Myers, et par là, la réalité et la violence de son carnage. Si Myers est le croquemitaine, alors tout ceci relève d’un mauvais cauchemar, car le croquemitaine, au fond, n’existe pas.

Reproduisant mécaniquement le discours « mythique » proposé par des personnages du film, la critique a vu en Halloween une simple machine à faire peur. Le film de Carpenter serait, comme son personnage principal, fantastique, donc inoffensif, voire « ludique », équivalent cinématographique d’un tour de « grand huit » à la fête foraine [3]. Les meurtres de Myers, gratuits, ne sauraient donc faire l’objet d’une analyse de type sociologique ou anthropologique qui sert pourtant régulièrement à décrypter le film d’horreur des années 70. Mais ce discours n’est tenable qu’à partir du moment où Halloween est effectivement fantastique ou « mythique ». Or, nous venons de suggérer que le mythe central du film (le croquemitaine) était plaqué sur des événements apparemment incompréhensibles par les personnages du film qui préfèrent prétexter au mythe et au surnaturel plutôt que de chercher ailleurs (dans le réel) l’explication de ce massacre insensé.

Si le mythe se présente comme une surface homogène, se plaçant du côté du sacré, il s’agit toujours d’une fiction, le produit d’une opération idéologique, qui par là comporte des failles. Afin de démystifier Halloween, il ne faut pas chercher plus loin que son prologue. En caméra subjective correspondant à la vision du tueur, nous voyons celui-ci pénétrer chez lui, placer un masque de clown sur son visage, et assassiner sa soeur. Mais cette dynamique, déterminant une trajectoire spatiale apparemment inéluctable, débute lors du générique, dans un espace extra-diégétique, là où Myers n’est pas. En effet, le mouvement inaugural du film est un travelling avant par le biais duquel la caméra s’approche d’une citrouille qui semble regarder le spectateur. La caméra passe à travers les yeux béants de la citrouille pour déboucher dans l’espace diégétique (une rue typique d’une banlieue américaine face à la maison des Myers). Ce mouvement ne signalerait-il pas qu’une force extradiégétique s’est mise en branle pour aboutir dans le corps de l’enfant ? Ce dernier ne serait alors qu’un réceptacle et un véhicule pour une énergie dont l’origine serait à chercher hors du film. Cette hypothèse se trouve confirmée dans la suite de la séquence. Après avoir accompli son meurtre, Michael sort de chez lui au moment où ses parents arrivent. Après que ces derniers lui aient retiré son masque, un gros plan révèle un visage en état de choc, comme si Michael n’assumait pas l’acte qu’il vient de commettre. Etant donné son état catatonique (il restera ainsi pendant tout le film), il est impossible d’interpréter ce qui vient de se passer autrement que comme un phénomène de possession. Visiblement, Michael est habité par une force qui le dépasse, il n’est pas directement responsable de ses actes. Si Michael était vraiment le croquemitaine, il ne serait sans doute pas en état de choc (ou alors, ce serait un croquemitaine bien atypique...). De toute évidence, nous assistons à une tragédie déjà programmée, dont Michael n’est qu’un instrument arbitraire. Mais alors, s’il n’est qu’une enveloppe charnelle, quelle est cette énergie qui, en cette « nuit des masques », investit son corps et le pousse à tuer, ruinant la fête d’Halloween ? D’où provient-elle ? Enfin, est-elle aussi marginale, accidentelle, « irréelle » ou « mythique » que l’on veut bien nous le faire croire ?


Du même auteur : 
 4. Fin de l’Histoire et mythe des origines : la geste archaïque de Peter Jackson

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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