home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 03 - Juillet 2007
Etait-ce bien le croquemitaine ? Pour une démystification d’Halloween

La critique a souvent vu en Halloween le film à l’origine de la longue série de slasher films qui allaient ensanglanter les écrans américains tout au long des années 1980, et dont les Freddy et les Vendredi 13 constituent les références les plus connues.

 Florent Christol

Fête et retour du refoulé


Si Halloween en Amérique du Nord est une fête chrétienne (All Hallow’s Eve, la veille de la Toussaint), elle a, comme la fête de Noël, des origines païennes, descendant en droite ligne du festival celtique de Samhain, qui marquait pour les communautés rurales la fin de l’année. C’était l’époque des moissons et des vendanges. C’était également une période propice aux activités occultes, où les défunts étaient censés revenir sur terre pour retourner auprès de leur famille. Les masques, aujourd’hui encore portés par les enfants représentaient, à l’époque, ces morts récemment disparus. Mais ce retour littéral des morts peut être interprété de façon plus métaphorique. Selon David Skal, « le ‘retour des morts’ est une allégorie signifiant le retour ou la manifestation de tout ce qui a été enterré, refoulé, ou étouffé par les vivants » [4]. C’est sur ce « retour du refoulé » qu’il convient de se pencher afin de rendre compte de la perméabilité de Halloween au contexte de l’époque.

Le film de Carpenter est sorti sur les écrans en 1979. Les sixties et les seventies qui s’achèvent correspondent à une période de crise dans l’histoire des Etats-Unis. Avec pour toile de fond les assassinats politiques (JFK, Martin Luther King) et la guerre du Vietnam, la jeunesse se rebelle contre l’autorité et les structures étatiques et familiales. Ce qui avait été refoulé jusque là, notamment les voix des minorités (ethniques, sexuelles), émerge pour prendre la parole. C’est l’époque des émeutes dans les ghettos, de la protestation étudiante, de la contre-culture, l’essor du féminisme et du mouvement gai. C’est aussi la naissance des mouvements hippie et « freak », illustré par les photos de Diane Arbus et la ressortie de Freaks (1930) dans les salles. Dans le chef d’oeuvre de Tod Browning, les « monstres » quittent l’enceinte cloisonnée du cirque pour assouvir leur vengeance sur les représentants de la norme ; les boucs émissaires prennent leur revanche.

La trame de Freaks peut servir de métaphore à cette période d’effervescence sociale qui voit la résurgence de formes carnavalesques jusque là maintenues à la périphérie ou occultées par les principales mythologies américaines. L’Amérique WASP s’est en effet érigée sur la répression et l’instrumentalisation du carnaval et de son esthétique grotesque et excessive qui s’oppose aux normes classiques de bienséance qui émerge avec la classe bourgeoise en Europe. En s’embarquant pour le Nouveau Monde, les Puritains souhaitent rompre avec une culture festive perçue comme païenne et abjecte, notamment le rite « cannibale » de l’eucharistie et les débordements violents pendant la fête de Noël. L’un des conflits les plus symboliques de l’histoire coloniale oppose les Puritains de la Nouvelle-Angleterre au Lord of Misrule Thomas Morton et aux rites dionysiaques sur lesquels il préside dans sa colonie de Merry-Mount. Ce conflit se greffe à celui qui oppose les colons et les Indiens, dont les rites religieux « barbares » rappellent étrangement la tradition carnavalesque à laquelle les Puritains essaient d’échapper.

Dans la société américaine, la fête devient rapidement un enjeu politique, qui a en partie pour but de répondre à une angoisse ancrée dans la psyché des classes bourgeoises, celle de la subversion et du renversement populaire, de la dissension, de l’anarchie. La fête « officielle » aura dès lors pour but de réguler, canaliser, limiter les débordements potentiellement subversifs du peuple. Loin d’offrir l’occasion de parodier les valeurs institutionnelles, la fête est prétexte à renforcer l’idéologie impérialiste (les foires et les freak shows dans lesquels étaient exhibés les « curiosités de la nature » mais aussi les tribus « sauvages », les Indiens, et les ethnies considérées comme inférieures par l’Occident), ou à masquer les périodes troubles (quatre foires nationales destinées à mettre en avant les nouvelles technologies américaines furent ainsi produites pendant la grande dépression).[5]

A partir de la fin des années cinquante, l’Amérique commence à douter de ses mythes fondateurs. Le conflit vietnamien, relayé par les écrans de télévision, innerve la société américaine et suscite la révolte. Les interdits tombent, laissant place à de nouvelles libertés. Ce qui était refoulé refait surface. Les sixties, avec ses drogues, son effervescence, sa licence sexuelle, renouent avec des excès carnavalesques jamais complètement réprimés. Mais, alors que le carnaval est, dans sa déclinaison bakhtinienne, une transgression joyeuse signifiant l’expression d’un corps populaire libéré, les manifestations carnavalesques américaines dans les années soixante prennent rapidement une tournure violente. Le président Kennedy est assassiné pendant une parade, événement traumatique associant dans le même espace-temps fête et mort, court-circuitant l’espoir d’un changement. Au festival « peace and love » de Woodstock (1969) succède le festival mortifère d’Altamont. La fête tourne mal, renoue avec ses origines violentes, et devient dans l’imaginaire américain un topos fortement anxiogène. La fiction enregistre ces soubresauts. Déjà en 1962, Something Wicked this Way Comes (en français, La foire des ténèbres) de Ray Bradbury racontait l’installation d’un carnaval maléfique aux marges d’une petite ville américaine. Le Joker et le Bouffon Vert, figures carnavalesques horrifiques, perpétuent leurs sinistres exploits dans leur bande dessinée respective, Batman et Spiderman. Le cinéma n’est pas en reste. Jean-Baptiste Thoret a rendu compte de la prégnance de thème de la fête dystopique dans les disaster movies des années 70 : « souvent, l’événement catastrophe survient symboliquement au cours d’une fête : cocktail d’inauguration dans La Tour infernale, fête du nouvel an dans L’Aventure du Poséidon, teen party et Independance day, dans Les Dents de la mer, célébration du centenaire d’Antonio Bay dans The Fog, [...] banquet orgiaque dans La Horde sauvage, etc. »[6] Si, au cinéma, le gouvernement tente de marginaliser les éléments contestataires dans les arènes sportives de Punishment Park (1971) et Rollerball (1975), où l’énergie subversive est tenue de se dépenser dans le vide, à l’abri du corps social et politique, ces frontières ne font pas illusion. L’énergie carnavalesque trop longtemps réprimée fait un retour apocalyptique sur le devant de la scène américaine. Ce qui était régulé se dérégule et le film fantastique, « ludique », des fifties, fait place au film d’horreur, symptôme générique et pathologique d’un dysfonctionnement de la dynamique d’expulsion sacrificielle [7]. Les rituels destinés à perpétuer le « mythe de la Frontière », socle idéologique de la nation américaine, sont court-circuités, comme l’illustre limpidement Westworld (1973) [8]. Dans le film d’horreur « politique » ou « réaliste » des sixties et seventies, la fête et les manifestations carnavalesques tournent toujours au cauchemar : fête d’anniversaire ensanglantée (The Birds, The Omen), carnaval apocalyptique (Carnival of Blood), parc d’attraction mortifère (WestWorld, Alligator, The Fury), noël qui vire au carnage (Home for the Holidays, Silent Night Bloody Night, Black Christmas), célébration ruinée (Phantom of the Paradise, Carrie, Kingdom of the Spiders, Jaws, Piranha, The Fog), clown assassin (The Redeemer), résurgence de rites sacrificiels archaïques (Blood Feast, 2000 Maniacs, Mardi Gras Massacre, The Dunwich Horror, The Haunted Palace, The Dark Secret of Harvest Home), le film d’horreur des années soixante/soixante-dix nous invite à une horrifique mascarade dont les spectres/énergies résiduelles viendront hanter les murs de l’hôtel Overlook dans The Shining (1980), animer le pantin clownesque de Poltergeist (1982), et alimenter le parc d’attraction de Texas Chainsaw Massacre 2 (1986).

The Masque of the Red Death (1963), film parangon de la décennie mais dont le programme politique est masqué par des modalités gothiques (il s’agit d’une adaptation d’Edgar Poe), raconte l’intrusion de la mort dans un bal masqué organisé par le prince Prospero. Comme la Mort Rouge dans la fête de Prospero, ou Carrie au « bal du diable », Michael Myers dans Halloween est une force létale décimant une communauté qui s’amuse et s’enivre au lieu de faire face aux problèmes (au réel).


Du même auteur : 
 4. Fin de l’Histoire et mythe des origines : la geste archaïque de Peter Jackson

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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